Paroles de victimes             

(Soixante-huit victimes recensées. 18 témoignages publics)                               


18. Laurent, 46 ans

"Viens avec moi dans mon bureau"

Le témoignage poignant et courageux de Laurent Duverger de l'association "La parole libérée" sur France Culture

 

 

« J'ai intégré le Groupe St Luc à l'âge de 9 ans en 1978. J'ai eu droit aux attentions très particulières du père dès la fin de l’année 1979 et jusqu’en 1982.

 Régulièrement, lors des réunions du samedi après-midi, il me demandait de l’accompagner dans son bureau. Je le suivais docilement et c’est dans la salle des costumes, au dernier étage de l'église, qu’il m’enlaçait, me plaquait contre lui et commençait à me caresser. Il prenait ma main et me la guidait sur son visage et entre ses jambes. Il se baissait parfois pour que je l’embrasse.

Je garde le souvenir indélébile de cette effroyable odeur de cigare froid et de sa respiration malsaine alors que j'étais collé à son ventre.
Il y eu aussi ses caresses sur mon pénis lors d'un déplacement en car durant le camp de Corse en 1982. J’étais assis sur ses genoux sur le siège derrière le chauffeur, certes à l'abri de tous les regards, mais en public néanmoins.

J’étais très gêné… mais que dire.
Oui : que dire ? Et comment le dire ? Et à qui ? Cette question m’a longtemps hanté…
Cette interrogation démontre très bien, comme le dit Jérôme, toute l’ambiguité des rapports avec le père.
Mais il ne faut pas oublier qu’à l’époque, il représentait l’autorité absolue : celle de l’adulte, celle du chef et celle du prêtre, alors l'enfant que j'étais se disait : "Finalement, n'ai-je pas de la chance qu'il me choucoute ? " Même si quelque part dans mon cerveau, un interrupteur se mettait sur OFF...Voila comment on finit par se persuader que c'est normal, qu'il nous aime bien (ou un peu plus que les autres)...et la vie continue. J'en ai parlé à ma mère en 1990, à l'age de 21 ans : elle n'a pas voulu m'entendre et m'a demandé de me taire. J'ai obéi...Occasion de délivrance loupée : j'avais ouvert "le couvercle" et il se refermait aussitot à ma grande stupeur et plus hermétiquement encore.

En effet, si même ma propre maman ne voulait pas m'écouter (ou me croire qui sait ?), qui le ferait ? Alors j'ai continué à vivre en me disant que rien ne s'était passé. Il me faudrait attendre encore 14 ans pour aller chercher une aide "extérieure" et me libérer enfin....Mon père qui n'a jamais daigné aborder le sujet a juste dit un jour : "Laurent était majeur lorsqu'il l'a annoncé"...Glaçant.

Je suis en rupture avec ma famille depuis 12 ans pour des motifs qui prennent tous leurs racines dans cette indifférence. Mes parents ont toujours réussi à passer pour des gens très bien, bourgeois, cathos pratiquants (c'est-a-dire allant à la messe le dimanche, ni plus, ni moins) et très avenants avec tous. Le résultat fut que tout le monde (proches, amis et famille) m'a tourné le dos, incrédule : je devenais subitement "le mec à problèmes", l'ingrat !

Il n'est donc pas étonnant que le père ait pu commettre ses méfaits aussi longtemps, couvert indirectement par ceux qui avait le pouvoir d'agir à l'époque, tous comme par ceux qui encore aujourd’hui"hui nous disent qu'il n'y a pas eu de  pénétration, donc rien de gravissime. J'ai d'ailleurs été stupéfait de découvrir que le père avait rédigé des aveux et que rien ne se soit passé...L'Eglise ne l'a-t-elle pas également couvert, préférant déplacer le problème plutôt que d'affronter un scandale ?

Il me semble qu'il lui est difficile de dire aujourd'hui qu'elle n'était pas au courant...

A ce titre j'ai été reçu par l’évêque auxiliaire Mgr Brac de la Perrière le 24 Juin 2011 à 10h. Lors de ce rendez-vous, il s'est montré très rassurant, m'affirmant "qu'ils avaient Preynat à l'oeil et qu'il n'était plus en contact avec des enfants..."

 Je suis à mille lieues de tout esprit de vengeance ou de règlement de comptes, mais en tant que victime depuis 1979, j'ai aujourd'hui besoin et envie de justice.

Grâce à François et à tous les autres, victimes ou non, une magnifique opportunité m'est offerte d'apporter ma pierre à l'édifice.

 Et cette fois personne ne me dira de me taire...


 17. Matthieu, 36 ans.

"... je ne suis plus l’enfant qui a subi ces abus mais un adulte qui les pointe du doigt

et a décidé de mettre le coupable et ceux qui l’ont couvert face à leurs responsabilités"

 

Cela fait maintenant quelques mois que j’ai contacté pour la première fois les membres fondateurs de La Parole Libérée, qui m’ont déjà bien aidé par leur attention, les échanges que nous avons eus et qui m’ont permis de me sentir écouté et compris. Ce que les proches qui sont au courant des faits, malgré toute leur bienveillance et leur empathie, ne peuvent parfois pas faire... J’ai également, grâce à leurs démarches qui m’ont mis le pied à l’étrier, osé porter plainte contre le père Preynat, qui a abusé de moi de 1988 à 1991 environ. Une plainte d’autant plus importante qu’elle n’est a priori pas sujette à une prescription. J’attends à présent que mon cas soit présenté devant le juge pour savoir quelles seront les suites.

 

Cependant, je dois dire que j’ai à un moment donné douté de l’utilité de ces démarches, qui ne me donnent pas vraiment aujourd’hui la sensation d’être libéré. En sortant de mon rendez-vous avec le policier qui a pris ma plainte, en particulier, je me suis demandé pendant un moment à quoi cela servait. Je savais que ça pouvait être utile pour que ces choses se sachent et éviter autant que possible que cela se reproduise, mais je n’ai vu aucun intérêt pour moi, personnellement. J’ai même considéré ça comme un poids que je me rajoutais, étant donné le cheminement long et incertain que représentent de telles démarches en justice. Quand bien même Preynat irait en prison ou serait puni de manière significative par la justice, cela ne changera pas les faits et, j’en ai l’impression, ne me procurera pas véritablement de soulagement. Je suis d’ailleurs plus remonté contre les responsables religieux et toutes les personnes qui ont sciemment ignoré ces abus. Peut-être parce que j’ai le sentiment d’avoir oublié et dans une certaine mesure « pardonné » au père Preynat, qui présente de toute évidence une pathologie psychiatrique, alors que les personnes qui l’ont couvert sont a priori des personnes saines d’esprit, si l’on peut dire...

 

Néanmoins, à force d’y réfléchir, je me rends compte que je dois trouver moyen à présent de dépasser la honte, la culpabilité, d’effacer l’humiliation subie, de comprendre que j’étais une victime impuissante et que ce n’est pas moi qui dois me sentir honteux, coupable, mais bien cet homme pédophile. Oser être fier d’avoir réussi à avancer dans la vie aussi bien que j’ai pu malgré ce traumatisme, être fier d’avoir le courage de m’y confronter aujourd’hui. Être fier de défendre des valeurs fortes, les vraies valeurs du catholicisme à mes yeux, même si je n’adhère plus à cette religion, qui devraient être celles des représentants religieux. Je sens que le chemin est encore long pour que je parvienne à me libérer, mais je crois que le fait de témoigner sur ces pages peut être un premier pas.

 

Mes souvenirs des événements sont très flous, certainement par un mécanisme d’oubli qui m’était nécessaire pour continuer à vivre. Je me rappelle tout de même, comme d’autres victimes qui ont témoigné, de ce fameux local (une sorte de local d’archives, dans mon souvenir) dans les étages de la paroisse Saint-Luc où le père Preynat me faisait l’accompagner pour ensuite me demander de le serrer très fort et me caresser. Je me rappelle de scènes similaires dans sa grande tente lors de camps. Je me rappelle aussi certaines odeurs, celle de son corps, de son after-shave. Il avait arrêté de fumer et avait très souvent un cure-dents en bouche pour résister à l’envie de fumer. Je me souviens de certaines attentions « privilégiées », qu’il m’a pris dans sa voiture sur la fin d’une randonnée, de photos de moi qu’il prenait en camp et m’offrait par la suite.

 

J’avais perdu mon père très jeune et me disais qu’il essayait peut-être de le « remplacer » par ces « attentions ». Comme les autres victimes, je ne comprenais pas et pensais que c’était sans doute simplement une affection, une tendresse particulière. Je n’ai réussi à en parler qu’à certaines petites amies passé mes vingt ans, puis à mes frères et à quelques amis proches. Je n’aurai jamais pu le dire à ma mère qui était fragile et est décédée avant que je trouve le courage et les mots. Mais je sens aujourd’hui que je dois parler ouvertement de ce passé, sans honte, sans peur du jugement ou du regard des autres, et que cette démarche entamée avec et grâce à la Parole libérée est importante. Sans ostentation non plus, mais je n’ai rien à cacher. Le « petit secret » du père Preynat n’en est plus un. Et je ne suis plus l’enfant qui a subi ces abus mais un adulte qui les pointe du doigt et a décidé de mettre le coupable et ceux qui l’ont couvert face à leurs responsabilités.

 

 

 


 16. Olivier, 46 ans.

"...il m'a entrainé dans les diverses salles de la paroisse, dans sa chambre..."

 

  

 « Oui j’ai été une des victimes du Père Bernard Preynat, ça devait être dans les années 77/78. Je ne veux pas décrire l’ensemble de ses actes car ils ressemblent à ce que décrivent déjà beaucoup d’autres victimes, anciens scouts à Saint Luc. Il m’a entrainé dans les diverses salles de la paroisse, dans sa chambre, dans sa tente pendant les camps et encore au fond d’ un car en rentrant d’une sortie de ski. Cela a commencé presque aussitôt mon arrivée aux scouts et pratiquement tous les samedis il se passait quelques chose. L’embarras était tel que j’y ai mis fin je crois un an après avec une lettre que je lui avais écrit. Il m’avait alors renvoyé une carte postale avec la Vierge Marie et quelques mots de sympathie.

  J’étais un enfant gentil, facile et tranquille et c’est sans doute le critère de choix pour ce type de  prédateur. Ces actes touchent le corps et l’âme d’un enfant et la conscience ne peux pas encore à cet âge dire non. Impossible, un prêtre, une autorité , et tout le monde semblait l’aimer. Ces actes ont certainement du contribuer à fragiliser  la « confiance en soi » les années suivantes au cours de mon adolescence. Mais aujourd’hui cette affaire est bien passée et digérée, aucun doute, et j’ai pu globalement  vivre la vie que je voulais.

  Si cet homme n’avait pas été prêtre il aurait été probablement  puni depuis longtemps. Il n’aurait pas pu agir ainsi aussi « confortablement » durant tant d’années. Clairement le cadre de l’Eglise lui ouvert la possibilité d’exercer cette « chasse à l’enfant » et de multiplier les « trophées » en toute impunité. Combien sommes-nous de victimes ?

  Il y a aussi l’aspect religieux proprement dit qui me gène encore plus dans cette histoire. Cet homme était prêtre, il officiait au centre de l’église, il nous a donné l’hostie, il  m’a confessé, il m’a fait prendre la promesse scout. A cet âge le religieux me touchait vraiment, et cela n’a d’ailleurs jamais cessé depuis. Je sentais qu’il y avait quelque chose de spécial et de divin d’être humain et donc je prenais tout cela avec une certaine gravité, la gravité d’un jeune enfant qui sent déjà l’impermanence des choses . Or cet homme a d’autant plus profané le sacré qu’il était lui-même le représentant du sacré. Cet aspect est pour moi le plus troublant. Comment arrive-t-on à vivre avec cela pendant des années ? Comment peut-on dormir tranquillement et prêcher la paix et l’amour de Dieu?

  Souhaitons que ce prêtre soit aujourd’hui condamné par la justice des hommes. Mais Dieu sera-t-il miséricordieux face à son malheur, face à sa profanation?  Espérons aussi que l’Eglise « payera » de sa responsabilité, de sa complicité par le silence.

 Voila quelques mots qui me sont venus à l’esprit ce soir.»


 15. Cyril, 46 ans.

"Pourquoi ai-je refusé ce soir-là ? Comment en ai-je eu la force ? Je ne saurai le dire, peut-être la saturation."

 

« Le 17 février dernier, je reçois un SMS d’un ami d’enfance, il s’agit d’un lien renvoyant vers un article du journal 20 Minutes : il relate le dépôt de plainte d’une association lyonnaise contre le Cardinal BARBARIN pour non dénonciation de faits de pédophilie! Quand je prends connaissance de l’article et que je m’aperçois que l’association a été créée par d’anciens scouts du Groupe Saint-Luc, mon cœur se met à palpiter, c’est la stupéfaction ! Ne vivant plus à Lyon depuis 15 ans et n’ayant pas vu cette actualité, je prends connaissance de l’ensemble des articles et reportages, du site de l’association notamment des témoignages et du blog, en même temps qu’une somme de souvenirs enfouis très profondément remonte à la surface, des souvenirs douloureux…

J’ai été scout au GSL entre 1980 et 1984, mes parents habitant Sainte Foy-Lès-Lyon, ils en avaient entendu parler en bien par d’autres parents de copains d’école et c’est tout naturellement qu’ils m’y ont inscrit, j’avais alors 10 ans, j’ai 46 ans aujourd’hui.  J’ai aussi fréquenté la paroisse Saint-Luc pour le catéchisme dans le cadre de mon éducation religieuse. J’ai été victime du Père Bernard pendant cette période.

Je me rappelle avoir été heureux la 1ère année, découvrant le mouvement scout, retrouvant les copains le samedi après-midi, lors des sorties le dimanche et lors du 1er camp en Espagne à l’été 1981. Il y avait une certaine effervescence, beaucoup d’activités, des camps à l’étranger et une organisation rodée…  Il ne s’était rien passé jusque-là.

Cela a commencé à partir de l’automne 1981, si je ne me souviens pas de toutes les fois, cela fait plus de 30 ans aujourd’hui et tout ceci a été enfoui profondément, il y a plusieurs situations qui me reviennent. Je me souviens de la "1ère fois" : c’était un samedi après-midi, en fin de réunion le Père Bernard m’a demandé de l’accompagner pour l’aider à faire du rangement alors que les autres enfants prenaient le chemin du départ. Je me rappelle avoir monté les escaliers (dans l’angle à droite du bâtiment qui prolonge l’église) seul en sa présence, pour rejoindre une salle à l’étage se trouvant dans la prolongation de l’église. Il m’a mis la main sur l’épaule pour me faire entrer dans la salle puis m’a pris dans ses bras et m’a serré très fort contre lui, ma tête au niveau de son ventre, je percevais sa respiration… une de ses mains se glissait à l’intérieur de mon short pendant que l’autre, passant sous ma chemise, me caressait le dos et faisait pression pour me serrer encore plus contre lui. Il m’embrassait sur la joue, plusieurs fois, répétant "tu es mon Cyril" ! Comme beaucoup de victimes, je me souviens de cette odeur de cigarillos et de sa respiration allant crescendo. Difficile de dire combien de temps cela a duré,  je dirais 10 mn, peut-être plus… 10 mn qui m’ont paru une éternité, puis il m’a dit que j’étais son préféré, qu’il ne fallait pas en parler, ce serait notre secret et nous nous sommes séparés.  Je me souviens d’une sensation étrange, un sentiment que je n’avais jamais ressenti (j’avais 11 ans), un mélange de peur, d’interrogation : pourquoi cela et pourquoi moi ? Je suis ressorti de la réunion dans cet état de malaise, j’éprouvais une gêne, une "boule au ventre" en rejoignant la voiture de ma mère venue me chercher, je me demandais ce qu’elle allait penser car je sortais de la réunion en bon dernier, je lui dit finalement que nous étions restés quelques-uns pour participer au rangement de la salle… à aucun moment sur le chemin du retour je n’ai réussi à lui dire ce qui s’était passé, cela tournait en boucle dans ma tête mais impossible de le verbaliser. Je n’ai jamais pu en parler ensuite à ma famille.

A partir de là, cela s’est reproduit régulièrement pendant 2 ans, je ne saurai dire combien de fois mais cela représente beaucoup. A chaque fois ses gestes étaient de plus en plus oppressants, il  m’embrassait sur la bouche et je sentais le contact de sa langue, il me caressait le bas du dos, l’intérieur des cuisses, une de ses mains progressait à l’intérieur de mon short pour en arriver entre mes jambes et à me toucher le sexe, pendant que son autre main me faisait toucher son sexe de la même manière. Et il me demandait régulièrement si "j’étais bien comme ça ?" me disant qu’il m’aimait et me demandant si je l’aimais ? Je ne savais quoi répondre, j’étais tétanisé par la situation…

Je me rappelle des lieux où cela se passait à la paroisse : il y avait cette salle en haut des escaliers, une salle en bas à côté de la grande salle de réunion, où étaient rangés des costumes, une pièce servant de labo photo à l’étage, un couloir situé juste à l’arrière de l’autel de l’église.

Je me rappelle aussi de plusieurs trajets en car lors des sorties du dimanche ou lors des camps (notamment le camp de Corse). Il venait s’assoir à mes côtés, et là sous les yeux de tous, il commençait par me tenir discrètement la main, habilement dissimulé sous 1 vêtement posé à cet effet sur mes cuisses et les siennes… puis il me caressait les cuisses en remontant jusqu’entre mes jambes et me faisait faire la même chose sur lui-même… des situations où là encore j’étais tétanisé éprouvant un sentiment de honte et de gêne vis-à-vis de mes camarades.

De même, lors du camp de Corse à l’été 1982 qui a probablement été le paroxysme par la répétition et la fréquence des situations : je me souviens d’un soir, après le repas, cela s’est passé sous un marabout, une fois dans sa tente après une baignade, il était en maillot de bain et moi aussi… une fois dans le car qui nous emmenait en visite, une fois sur le pont du bateau qui nous ramenait sur le continent, je me rappelle avoir été assis à ses côtés, nous avions des couvertures pour passer la nuit, bien pratiques pour lui et ses mains baladeuses.

Je me rappelle encore d’une retraite à l’occasion d’un week-end, probablement à l’hiver 1982-83 (je ne suis pas sûr de cette date mais je me rappelle qu’il faisait froid…), je crois me souvenir que c’était dans les Monts du Lyonnais : nous logions dans une grande maison, au sein d’une congrégation religieuse. Nous étions tous dans la même pièce et il a dormi parmi nous ce soir-là. Après l’extinction des feux, il est venu se coucher à mes côtés et a commencé à me caresser tout en m’embrassant, alors même que mon voisin le plus proche n’était même pas à 1 mètre de moi.  Il m’a fait se coucher sur lui après avoir abaissé mon pyjama et le sien et j’ai eu droit aux mêmes attouchements que j’ai décrits plus haut avec toujours les mêmes phrases. Le lendemain matin, j’éprouvais ce même sentiment de honte et de gêne vis-à-vis de mes camarades. Il a voulu recommencer le soir suivant, j’étais assoupi mais je me suis vite réveillé quand il a commencé à me caresser, je savais ce qui m’attendait.  Et je ne sais pas pourquoi, je l’ai repoussé tant et si bien qu’il ne s’est rien passé. Il m’en a parlé le lendemain matin, je l’ai senti préoccupé par ce qui s’était passé… je lui ai simplement dit que je ne me sentais pas bien, j’étais fatigué et que je souhaitais dormir.

Pourquoi ai-je refusé ce soir-là ? Comment en ai-je eu la force ? Je ne saurai le dire, peut-être la saturation. Pourquoi ne pas l’avoir fait plus tôt ? Je n’ai pas la réponse. Toujours est-il que cela ne s’est jamais reproduit après.

J’ai quitté définitivement le Groupe en 1984 après le camp d’Italie et de Grèce même si je me souviens ne pas avoir été très assidu aux réunions du samedi et aux sorties du dimanche cette année-là. Et je suis parti avec ce "bagage", sans jamais réussir à en parler à ma famille. Comme beaucoup de victimes qui ont témoigné, je croyais être seul dans cette situation.

Il aura fallu que 20 ans s’écoulent pour que j’en parle une 1ère fois. Il se trouve que j’ai réussi à me confier à un ami d’enfance très proche, en 2003, il habitait Sainte-Foy-Lès-Lyon et avait entendu parler de l’affaire quand le Père Bernard a quitté la paroisse en février 1991. Il m’en a parlé au détour d’une conversation. J’ai saisi l’occasion et lui ai raconté mon histoire. Il n’en revenait pas.

Difficile de mesurer les conséquences de ce qui m’est arrivé : je sais par mes parents que j’étais un enfant très joyeux, chantant tout le temps… à l’évidence, je l’étais moins après. Mais c’est surtout un manque de confiance en soi, face aux adultes ou face à la vie d’adulte tout simplement, manque de confiance qui me fera entrer tardivement dans la vie professionnelle. Manque de confiance qui a rendu ma sexualité compliquée pour ne pas dire plus. Il me faudra attendre longtemps avant de trouver l’équilibre d’une vie de couple. J’ai la chance d’avoir aujourd’hui une compagne formidable qui a su écouter cette histoire et nous avons le bonheur d’avoir 2 enfants.

Ce témoignage aura été une épreuve, il aura fallu puiser au fond de moi-même pour l’écrire tant ces souvenirs étaient enfouis et tant les situations décrites sont douloureuses. Il a ravivé en moi le sentiment d’être "différent" par le fait d’avoir vécu quelque chose d’anormal… Mais je ressens aussi un soulagement d’avoir posé cette histoire sur le papier et je suis reconnaissant aux membres fondateurs de l’Association de m’en avoir donné l’occasion. Je salue leur démarche pour l’avenir et leur courage. Je les remercie car sans eux, rien n’aurait été possible. Et rien n’aurait changé.  Je les soutiens dans leur action auprès du Vatican et dans la plainte qu’ils ont déposée à l’encontre du Cardinal BARBARIN : comment expliquer en effet que l’Eglise ait préféré pendant toutes ces années préserver l’institution au lieu de protéger ses enfants et tenter de réparer les dommages causés aux victimes ?

 

J’encourage enfin toutes les victimes à témoigner, à se décharger de ce fardeau, il y a incontestablement un avant et un après. »


 14. Pierre-Emmanuel, 36 ans

(Noirs 2 de 1988 à 1991)

"...il me caressa la peau sur la hanche sous ma chemise qu’il avait préalablement enlevée du short"

 

 « Nous sommes le 19 janvier 2016.

Un courrier mal adressé à mon attention est arrivé chez ma mère, je dois donc faire un crochet par le 5ème arrondissement pour récupérer ce courrier avant de rentrer chez moi.

Il est environ 18h quand j’arrive chez elle et rien ne me laissait supposer de ce que j’allais apprendre…Irène, ma mère : « Tiens, je t’ai trouvé 2 articles, je pense que ça va te parler… »

C’est là que je prends connaissance de 2 articles de presse, l’un du « Progrès », l’autre de « 20 minutes ».

On y parle d’une association, d’un prêtre et d’une démarche judiciaire en cours.

C’est là que tout me revient, que mon cœur se met à taper fortement et que ma vie va de nouveau faire l’ascenseur émotionnel comme jamais…

A ce moment-là, tout va très vite.

Je pense immédiatement qu’il faut que je contacte cette association, ces hommes.

Que je libère enfin ma parole dans l’espoir qu’on me croira enfin, et que celles et ceux qui ne m’avaient jamais cru se rende compte à quel point l’action menée par « La Parole Libérée » est d’importance capitale pour moi, mais aussi pour d’autres enfants et nombre de familles meurtries depuis plus de 25 ans.

Mon père n’a jamais cru à mon histoire, nous ne nous parlons d’ailleurs plus depuis près de 8ans. Peut-être est-ce que le temps de la réconciliation avec lui est enfin venu ?

L’action de cette association et des hommes qui la composent, j’en ai rêvé plusieurs fois, dans les moindres détails, mais j’étais tellement en souffrance et dans la peur que je pensais ne pas avoir les épaules pour le faire, à juste titre.

Très touché par tous vos témoignages, je me dis que moi aussi je me dois de vous livrer un condensé de mon histoire, de mon vécu et de mes ressentis.

Arrivé à Ste Foy lès Lyon rue du Commandant Charcot avec ma mère en février 1988, très vite, on suggère à cette dernière de m’inscrire aux scouts de la paroisse St Luc.

Une dame, Mme D., lui précise qu’on y trouve de la joie, du partage et que pour un enfant en grande difficulté comme moi, cela pourrait m’aider à mieux m’épanouir.

J’arrive en effet de Strasbourg où mes parents ont divorcés, ce qui fut une épreuve très difficile pour moi émotionnellement.

Diagnostiqué surdoué à l’âge de 33 ans, j’ai été toute ma vie en souffrance et en échec scolaire. Cette redécouverte de moi-même m’aura expliqué ma souffrance et pourquoi je me suis senti toujours à part, seul, isolé…

A cette époque, ma mère essaie de m’occuper par tous les moyens.

Entre soutien scolaire, cours de solfège, cours de piano et sports divers, ce n’est pas assez pour m’occuper l’esprit.

Elle franchit donc le pas de m’inscrire en plus aux scouts qui se réunissaient chaque samedi après-midi au rez-de-chaussée de l’Eglise St Luc.

J’arrive donc à la rentrée de septembre 1988 au GSL, avec ma petite tenue dont ma mère était si fière (moi aussi). Chemise bleu, short marine, foulard vert, je m’en souviens comme si c’était hier.

Les enfants semblaient heureux de se retrouver ici, je ressentais une atmosphère particulière mais je ne me doutais en rien de ce qui se passait déjà avant mon arrivée.

Comme bon nombre d’entre vous, je fus emmené « sur la droite » une première fois.

Il me mit la main sur l’épaule en prétextant qu’il avait des bannières à récupérer et qu’il fallait que je vienne l’aider…

Là, il me fit monter dans un escalier situé à droite qui menait à une sorte de bureau.

L’escalier est abrupt et sur les murs il y avait toutes sortes de décoration à l’effigie du GSL.

J’avais une sensation bizarre, je n’étais pas rassuré mais c’était le Père Bernard, alors il ne pouvait rien m’arriver en sa présence puisqu’il était un « envoyé du Seigneur ».

La porte se referma, la pièce était très sombre et tout de suite je sentis qu’il n’était plus lui-même.

Il s’approcha alors de moi et se mis face à moi les yeux grands ouverts… Il commença par me serrer dans ses bras, en me caressant comme s’il voulait me consoler.

Il avait un souffle fort et une odeur particulière, probablement de la transpiration.

Il me suggérait que j’étais son préféré, que j’aspirai à de belles choses et qu’il fallait que tout ceci reste entre nous : « c’est notre petit secret ».

C’est là qu’il me prit en douceur le menton et qu’il m’embrassa du bout des lèvres et avec une autre main, il me caressa la peau sur la hanche sous ma chemise qu’il avait préalablement enlevée du short.

Ces 5 à 10 minutes m’ont parues une éternité et bien évidemment, nous ne sommes redescendus avec aucune bannière.

Je n’avais qu’une seule idée, m’enfuir, mais j’étais tétanisé.

N’ayant jamais parlé de sexualité (forcément à 9 ans on ne parle pas de ça), je ne savais pas quoi dire, j’ai probablement du croire sur le moment que c’était la coutume…

Pourtant, déjà dès cette première fois, mon petit cerveau de « zèbre » traumatisé sentait qu’il n’y avait rien de bon dans les actes de cet homme charismatique.

Cette scène se répéta plusieurs fois, toujours dans ce même endroit et je ne détaillerai pas plus les faits.

Il m’est également arrivé de subir ses actes avant l’office à la paroisse mais j’ai du mal à me souvenir…

J’avais préféré tout enfouir malgré quelques rares tentatives d’en parler autour de moi. Personne n’osait croire et ce, malgré les rumeurs qui enflaient à Ste Foy-lès-Lyon.

Pour moi, l’aventure du GSL s’est arrêtée début 1991 après n’avoir, par chance, fait que 2 camps : St Symphorien sur Coise et l’Irlande en juillet 1990.

De ce dernier camp, je possède un certain nombre de photos dont une que j’ai remise aux autorités.

Par chance, il ne m’est jamais rien arrivé durant ces camps, je faisais attention à ne jamais me retrouver seul avec lui.

En parallèle du GSL, j’étais enfant de cœur à La Favorite, mon cerveau a tellement voulu couper cours à tout ça pour tenter de trouver une vie normale que je ne me souviens plus s’il s’est également passé quelque chose dans l’enceinte du collège avant la messe.

25 ans plus tard, des hommes courageux ont créé cette association afin que le silence soit rompu et je les en remercie du fond du cœur.

Grâce eux, la lumière commence à être faite sur les agissements d’un prêtre totalement conscient de ses actes et qui avait déjà avoué des faits similaires.

Je me joins à eux afin que nous puissions obtenir la justice et des réponses, sur ce silence entretenu par l’Eglise.

J’encourage tous ceux qui n’ont pas encore osé franchir le cap, soit par honte, soit par déni, de se manifester, à se libérer de ce poids.

Il semblerait que l’emprise de ce prêtre narcissique perdure pour certain(e)s et qu’ils n’osent s’avouer la vérité.

A ceux-là, je leur dit qu’il est toujours possible d’ouvrir votre cœur, de le libérer d’un poids et de donner ce poids à la justice pour que la lumière soit faite.

Une énorme pensée à mes camarades de sizaine (Noirs 2) et à tous ceux qui ont souffert, pardonnez-moi de ne pas avoir agi plus tôt.

Aujourd’hui, je me joins à ce combat pour moi, pour vous et pour vos familles. »


 13. Jean-Yves, 46 ans.

"Moi, un adulte, je suis ce garçon dont on a violé l'enfance. Je suis une victime."

 

« Après une colonie à Sainte Suzanne à l'été 1976 dirigée par le Père Preynat, je suis rentré au groupe St Luc en sept/oct 1977. Sizainier chez les Akélas en Benjamin, je suis passé ensuite chez les Noirs en Cadet où je pense avoir été second. J'y suis resté jusqu'à l'été 1980.Ma mémoire factuelle est lacunaire bien sûr. Puis-je vraiment le regretter alors que, je le réalise, c'est cela qui m'a permis de me construire tant bien que mal sans être complètement détruit ? J'ai 46 ans, j'en avais 7 ou 8 maximum à l'époque quand cela a commencé. Je suis incapable de dater précisément aujourd'hui quand le Père Preynat a commencé les séances personnalisées dédiées à l'édification de mon âme. Je ne peux pas non plus les quantifier exactement. Mais je sais qu'elles se sont produites. Je sais qu'elles se sont répétées pendant près de deux ans, au moins jusqu'à ce que certaines paroles alertent mes parents. Ma mère est alors allée voir le Père Bernard pour lui demander des explications. Mon inscription n'a pas été renouvelée. J'ai très longtemps vécu sans avoir pleinement compris ce qui m'était arrivé. Et pourtant tout a toujours été là, juste sous l'eau de surface de mon existence, pas ignoré mais voilé par le miroitement du reste de la vie qui passait. C'était même un sujet de connivence quand on évoquait cette époque avec mon frère, avec des sourires chargés de sous-entendus. Mais moi, je savais que j'étais concerné, que je riais jaune. Et en même temps cela était comme tenu à distance. Et puis un jour, il y a 2 ans, en mai 2014, j'ai associé à ma propre expérience des mots qui jusqu'alors appartenaient à d'autres vies que la mienne. Il n'est pas évident de décrire un tel moment : c'est une explosion et un effondrement à la fois, où se mêlent l'incrédulité et la certitude, les larmes de la douleur et de la libération, l'étouffement et le vomissement. Moi, un adulte, je suis ce garçon dont on a violé l'enfance. Je suis une victime. Victime d'un prêtre pédophile. Chaque mot devient une bombe à fragmentation. Ce témoignage est pour moi un état des lieux et une étape dans un processus qui, contrairement à ce que je croyais, n'est toujours pas terminé. Il m'aide à mieux me comprendre et à me réapproprier ma vie. Mes premières relations amoureuses et le début de ma sexualité ont été très compliqués. J'ai été en proie à des tétanies que je ne comprenais pas. Avoir confiance en moi a toujours été une conquête très difficile. Je saisis mieux aujourd'hui pourquoi j'ai toujours été révolté par l'abus d'autorité et pourquoi j'ai toujours eu à cœur de le combattre, de façon parfois excessive ou presque suicidaire vu de l'extérieur : bizarrement, n'est-ce pas, j'ai toujours eu à l'esprit cette expression: «non,  je ne vais pas baisser mon froc parce que cette personne incarne l'autorité »... J'ai 46 ans et même si je considère que je m'en suis plutôt bien tiré, je me demande ce qu'aurait été ma vie si je n'avais pas eu à me construire sur ce marécage. A plusieurs reprises j'ai subi les attouchements du Père Bernard quand il me convoquait dans son bureau en pleine journée. Combien de fois ? Quand ? Il est impossible d'être précis mais cela s'est bel et bien passé. Une scène bien ancrée dans ma mémoire vaut pour toutes les autres. Le Père m'a fait venir dans son bureau/chambre de l'Auberge de Jeunesse de Montabaur, pendant le camp en Allemagne en septembre 1978. Il m'a mis sur ses genoux, me serre contre lui et passe ses mains sur moi sous les vêtements : sur les cuisses, sur le torse, sur le dos, sur le ventre, sa main passe sous la ceinture en forçant. Il y avait sa respiration forte dans ces moments : je viens juste de réaliser que c'était son excitation ! Je me souviens aussi qu'il mâchonnait une allumette en même temps et que cela lui donnait un phrasé si particulier. Mais le pire s'est produit à un autre moment de ce séjour. Nous sommes partis faire une marche qui s'est terminé par un bivouac d'une nuit dans la campagne. Le soir le Père Bernard m'a fait venir dans sa tente pour passer la nuit. Pendant longtemps je n'ai pas eu accès à ce qui s'est passé. Blackout total mais un malaise sourd et profond en y pensant. Je ne voyais que mon sac de couchage dans sa tente. Voir sa photo dans Sept à Huit a été comme un coup de poing à l'estomac. J'ai déjà vu des photos de pédophiles dans les journaux. Jamais ma réaction n'a été aussi instinctivement nauséeuse. Mon corps réagit, me parle, et le voile commence à se lever. Je n'ai pas encore toutes les images mais je sais que ce fut une sale nuit. Rédiger ce témoignage est plus difficile que je ne le croyais. Comment témoigner ? Depuis quelques jours ce problème me hante. Pour qui le faire ? Pour cette paroissienne qui ne veut pas y croire (reportage Sept à Huit), pour le policier qui attend des faits très précis, pour les autres victimes qui n'osent pas ou n'ont pas pu en parler ? Pour moi ? A qui vais-je m'adresser ? A quoi bon le faire quand les souvenirs sont imprécis et que certains ne manqueront pas de le reprocher ? Celui qui ne veut pas croire trouvera toujours les raisons de se rassurer. Mais depuis que je me suis décidé à témoigner les nausées me prennent presque tous les jours, chez moi, au travail...Je sais que je vais encore exploser parce que ça monte comme il y a deux ans. Parce que je veux tout me rappeler. Pour me libérer complètement. Et je dois abattre toutes les barrières qui m'ont protégé jusqu'à aujourd'hui. Certains ne voudront pas croire les témoignages car l'homme qu'ils ont connu était ce personnage public plein d'onctuosité de charisme et de belles paroles qui nous a séduits et trompés. Mais il masquait l'autre personnage qui savait très bien ce qu'il faisait. Qui l'a fait pendant plus de 20 ans. Malgré plusieurs interventions de parents. Et malgré les « remontrances » de sa hiérarchie... Heureusement, il y a ses aveux. N'oubliez pas, vous qui l'avez connu ou pas, en pensant avec peine et compassion à ce « vieil homme » ou à cet « égaré » qu'il n'a pas eu pitié des enfants que nous étions. Avant de chercher à l'excuser (comme certains l'ont fait ou le font encore un peu trop vite), prenez pleinement conscience de tout ce qu'il a fait, de chaque parole, de chaque geste. Et pensez qu'il aurait pu le faire sur vous. Ou sur vos enfants. L'excuser, voire lui pardonner, appartient à ses victimes. A personne d'autre. Ce témoignage n'est une goutte d'eau parmi d'autres, mais le marigot prend forme. Et je suis prêt en toute sérénité à me confronter à n'importe qui. Mon témoignage n'est pas une pierre que je jette au Père Bernard. Seule la construction de la vérité m'intéresse. Les différentes justices s'occuperont de le punir.»


 12. Didier, 48 ans

Je ne suis plus seul

 "Debout devant lui, il baissera mon pantalon..."

 

« Je suis arrivé à Ste Foy en 78 je crois, j’avais 10 ans et mes parents venaient de se séparer.

Scolarisé à l’école Paul Fabre, très vite ma mère m’inscrit aux scouts de St Luc. Moi je voyais ça comme les castors juniors, je me prenais un peu pour Riri ou Fifi, voire Loulou. Car je n’avais pas reçu vraiment d’éducation religieuse. Je n’étais même pas baptisé. Mais j’adorais le côté « trappeur », apprendre des trucs dans la foret etc..oui, j’étais jeune et naïf.

Je me souviens pourtant que je n’étais pas à l’aise. Quand on partait en camp, je ne me souviens pas d’avoir éprouvé du plaisir à y aller. Plus de 35 ans plus tard, j’ai peu de souvenirs de cette période, j’ai formaté la plupart des zones de mon cerveau qui pourraient me ramener à ces moments de malaises, de peine, de honte, de douleurs intérieures inavouables car stigmatisantes. Je « fuirai » ces lieux après 1 an ou 2 peut être. Un jour, le « père Bernard » m’a revu et m’a demandé pourquoi je ne venais plus, je lui ai répondu rapidement que ma mère ne voulait plus. Ce n’était pas ma faute…puis j’ai passé mon chemin.

Tous les jours pour aller au collège, prendre mon bus, je passais devant, ou derrière l’église, je marchais vite sans regarder cet édifice que je trouvais moche et sans âme. Je n’ai jamais aimé les églises modernes, surement à cause de cela. Pourtant, j’aime le patrimoine que nous a laissé cette religion, j’aime entrer dans ces lieux reposant à partir du moment où ils ont une histoire. Mais ces trucs en béton, tout carré, non… c’est froid, et ça sent le cigare…

Il y avait cette salle au RDC de l’église, où on se retrouvait pour jouer, pour faire du caté, des dessins. Je me souviens du fond de cette salle sombre, où il me serrait dans ses bras contre son corps. Dans l’ombre, au milieu des autres mais en retrait. Discrètement. Pour me dire que j’étais son préféré. J’étais fier d’être le préféré. Mon père absent, ma mère rarement là, du moins pas quand il fallait, j’avais l’impression d’être reconnu.

J’ai deux souvenirs qui sont encore présents à ce jour, qui me font venir les larmes de douleurs à chaque fois que j’y repense. Encore plus maintenant que je découvre ce site, l’action entreprise par François pour que la vérité soit faite, pour plus que ça se reproduise, pour que nos enfants et nos petits enfants soient protégés de ces prédateurs.

Il m’a demandé de le suivre, dans sa maison. Cette petite maison toute vieille qui faisait face à la station Mobile. Il me prend par l’épaule pour traverser le passage piéton, cette maison est détruite aujourd’hui. Je n’étais pas seul il y avait un autre scout avec moi, ou 2 peut être.

Je me souviens d’une personne bien plus âgée que moi présente ce jour-là. Un scout ? un membre de la paroisse ? je ne saurai le dire.Je suis monté dans cette pièce aux couleurs vertes je crois, où il s’est assis sur une chaise me faisant fasse. Debout devant lui, il baissera mon pantalon, commencera à me caresser le sexe, le ventre, tout en se masturbant devant moi. Je ne crois pas avoir vu son sexe, ni l’avoir touché. Si tel est le cas, j’ai formaté aussi cet acte…Je me souviens qu’on me regardait. A ma gauche, il y avait un autre gamin il me semble. C’est sûr, je n’étais pas seule dans cette pièce.

L’autre souvenir qui reste ancré dans ma mémoire, c’est cette sortie de ski à Grèce en Vercors. La météo était médiocre ce jour-là.

J’ai aujourd’hui une « sainte » horreur de cette station que qualifie systématiquement de station moche et sans intérêt. Pourtant, j’aime le ski. Je pratique depuis l’âge de 4 ans.

Ma mère m’accompagne au bus pour le départ, échange avec le père Barnard. Elle est très fier de moi, car je suis son privilégié. J’ai la place à ses coté dans le bus. Je suis coté fenêtre, la tête contre la vitre, je sais déjà ce qu’il va se passer.

Durant tout le voyage, il glissera sa main dans mon pantalon, trop grand pour moi, idéal pour lui. Il prendra ma main pour la glisser dans le sien. Il m’aidera à la caresser pendant qu’il me touche aux yeux de tous. La route sera longue, la journée de ski qui devait être un moment de joie, reste aujourd’hui la pire journée de ski de ma vie. Sur le chemin du retour, je ne sais plus si j’étais encore son privilégié. Étrangement ce moment du retour n’est plus dans les méandres de mon cerveau. J’ai une sensation de mal être, c’est tout ce qu’il en reste.

C’est après cette journée de ski que je quitte les scouts. Ma mère dira qu’elle avait vu que quelque chose n’allait pas. Mais on est fin 70 début 80, ces choses-là ne se disent pas, ne s’avouent pas.

J’ai encore aujourd’hui cette boule dans le ventre, François peut en témoigner ce jour, ma voix tremblante au téléphone, tentant d’apporter ma contribution, et le félicitant de tant de courage. Courage que je n’ai pas encore pour m’afficher à visage découvert, mais ce billet m’aide déjà énormément. Je ne suis plus seul. »


 11. Éric , 46 ans Loup Blanc puis Aigle

"…secret gardé 20 ans"

 

 « Quelle mauvaise idée j’ai eu à 8 ans de dire « oui » à mes parents quand on m’a proposé de devenir scout.

Mais avec 2 autres copains de l’école Sainte Ursule , comment résister à cette proposition : tu aimes la nature , tu aimes faire des cabanes ,tu aimes te promener dans les bois ,il ne me fallait pas plus de « oui » pour m’enthousiasmer  sans savoir que dans les bois le « loup y était vraiment ! »

4 ans de Scoutisme de 78-82, mon seule soucis a été d’éviter « Le Père Bernard » en plus d’avoir de bonne note à l’école …

Jusqu’à aujourd’hui je ne savais même pas son nom de famille.

J’ai découvert Lundi soir 25/01/16 sur google actu un article qui m’a immédiatement sauté aux yeux pour finalement découvrir la triste réalité. Mon secret que j’ai dévoilé vers l’âge de 33 ans à mes proches a touché des dizaines et dizaines de personnes.

Je vois François et Bertrand en photo leur visage me semble familier, je vois la photo du curé que je croyais décédé, c’était il y a 34 ans pour mois.Je vois que certains étaient sa proie dans l’église de Saint Luc , pour moi c’était pendant les sorties et les camps de vacances .La Bretagne ou je me suis cru à l’armée pour enfants en plus nous avions tous choppés une intoxication alimentaire et il nous avait privé de feu d’artifice du 14 juillet sur un excès de colère, les JO, l’Espagne et la Corse ou là je touchais le fond car il ne me lâchait plus.

Dans le car sur les petites routes de Corse, le car frôlait les ravins et les tournants me donnaient envie de vomir mais c’était rien en fait !  J’étais sur le fauteuil du couloir et il choisissait sa proie devant tout le monde !! : il y avait des strapontins, il s’asseyait à côté de l’un ou l’autre .Ce fut mon tour il faisait semblant de dormir en s’affalant sur mes jambes avec ses mains qui se glissaient sous mon bermuda de velours bleu. Je revoie encore le regard effrayé de certains camarades. Mais pourquoi on ne disait rien ??? D’autre s’amusaient au fond du car et semblaient à l’écart de tout ça.

Je me raccrochais aux cabines téléphoniques à l’époque pour appeler ma mère à son travail, (mon seul soutien) et je pleurais et pleurais au téléphone mais je ne pouvais toujours pas lui dire pourquoi.  Si c’était un film ça serait « la meilleure façon de marcher » ironie du sort nous apprenions  le suicide de Patrick Dewaere dans le bateau qui nous ramenait sur le continent. Le suicide aurait pu nous soulager aussi. En fait la pression subi quand on est enfant est indéfinissable, on ne maitrise plus son destin,  je ne crois pas l’avoir revécu après.

Les camps étaient pire car le « Père » avait sa tente et il pouvait nous demander à tout moment « rejoins-moi dans ma tente » et là le même sort, attouchements multiples pour moi mais peut être pire pour d’autre. Je me souviens du regard des filles, on ne se parlait pas trop avec « les Jeannettes » certains regards semblaient complaisant, triste, compatissant.Le mutisme s’installait entre copains, mon pote Régis ou Jérôme ne me disaient rien ,quand on sortait de sa tente, c’était comme ça et idem pour moi, c’était un adulte qu’on respectait c’était la vie en fait ! Et nos parents le trouvaient génial, chez moi mes sanglots auprès de mon père pour ne pas y aller ont été pris pour des caprices.Finalement mon père décédé ne l’aura jamais su, mes  3 sœurs stupéfaites  y ont vu que du feu ma mère en est effondrée et moi marié avec 4 garçons qui ne sont pas baptisé et loin de tout ça, j’ai se boulet dont le dernier chapitre semble se refermer bientôt !

Le pardon n’exclut pas l’oubli.Je n’ai pas de haine ni désir de vengeance,  je suis allergique aux pollens et aux églises.

Je n'ai pas de haine ni désir de vengeance, je suis allergique aux pollens et aux églises. »


 10. B. , 40 ans.

 "Je me souviens que j'étais tétanisé, et que j'attendais que "ça" passe dans un mélange de peur et d'incompréhension."

 

« Le 13 janvier 2016, écoutant mon autoradio, je suis tombé sur un fragment de reportage concernant la création de l'association sur "Lyon 1er"...

Quel choc lorsque j'ai compris que mes "soupçons" sur le père Bernard Preynat étaient fondés. En découvrant les témoignages que vous avez recueillis, j'ai été catastrophé par le nombre de victimes et l'attitude du diocèse.

Né en 1975, j'ai été scout plusieurs années à Saint-Luc (je dirais entre 1983 - je dois toujours avoir quelque part les médailles remportées aux J.O. de Saint-Symphorien-sur-Coise - et 1986, à une année près). J'étais également enfant de chœur (régulièrement lors de la première messe du dimanche matin, à 8h30, ou celle du samedi soir).Je n'ai que très peu de souvenirs des activités scoutes (une engueulade du père Bernard pour un jeu-codé que je n'avais pas compris, une belle rigolade avec les copains sous la tente, les "grands" qui s'amusaient à "baptiser" les bérets neufs des plus jeunes en leur arrachant la "petite queue"...).

J'ignore si j'ai refoulé le reste mais, a priori, je ne pense pas avoir subi quoi que ce soit lors d'un camp. J'ai en revanche en mémoire un épisode qui m'a marqué, car j'y ai régulièrement repensé et que j'ai d'ailleurs cessé de servir d'enfant de chœur peu de temps après. C'était un dimanche matin, après la première messe (la suivante ne devait sans doute commencer qu'une heure après). J'avais aidé à la célébration et allais ou venais d'ôter mon aube dans la petite salle à l'arrière de l'église où prêtres et enfants de chœur se changeaient et préparaient le vin et les hosties. J'étais seul avec le "père Bernard" (à cet horaire, j'étais d'ailleurs souvent seul avec le prêtre, que ce soit le père Plaquet ou lui), les paroissiens étant partis, lorsqu'il m'a (dans mon souvenir, relativement fermement) "attrapé" et maintenu plaqué par les épaules contre son corps pendant un temps qui m'a semblé démesurément long (je dirais une trentaine de secondes).

Vu ma taille, j'avais la poitrine au niveau de son sexe et la tête contre sa bedaine.

Sans parler.

Je me souviens que j'étais tétanisé, et que j'attendais que "ça" passe dans un mélange de peur et d'incompréhension. J'ai le souvenir qu'il m'a dit quelque chose après, mais je ne sais plus quoi. J'ai eu la chance de ne pas subir d'attouchements mais la scène a été suffisamment traumatisante pour que j'y repense régulièrement au cours des années qui ont suivi. Je n'ai pas osé en parler à mes parents et ai rapidement mis fin à mes services d'enfant de chœur, après avoir servi au cours de quelques autres messes choisies pour leur horaire plus compatible avec la présence d'autres personnes dans cette petite salle.

Au cours des mois qui ont suivi, je me souviens avoir tenté de rationaliser cela comme un épisode de tristesse au cours duquel il avait besoin de réconfort. L'idée de pédophilie n'était pas répandue... À l'époque, je crois que les seuls pervers dont nous pouvions entendre parler étaient les fantasmes d'inconnus susceptibles de nous attraper dans la rue pour nous mettre dans un coffre de voiture...

Ce n'est qu'avec la médiatisation des "affaires" concernant des prêtres que mon interprétation de cet épisode s'est modifiée. Néanmoins, si le geste était déplacé, il n'en était pas pour autant suffisant pour constituer un délit ou justifier un dépôt de plainte... J'ai donc "laissé couler"...

Ce n'est qu'il y a 4 ou 5 ans qu'au détour d'une conversation avec ma mère (nous étions en voiture et venions de passer devant l'emplacement de l'ancienne cure de la rue Commandant Charcot) que je l'ai informée de ce qui s'était produit. Elle était en train de me dire tout le bien qu'elle pensait du père Preynat quand je lui ai répondu : "Mouais, en tout cas, une fois, il m'a serré d'un peu trop près" avant de lui expliquer les circonstances de cet épisode. J'avais "googlisé" son nom le soir-même pour voir si quelque chose était sorti à son sujet, mais n'avais rien trouvé alors. J'avais donc laissé ça, dans mon esprit, sur le compte d'un "égarement passager" sans grande conséquence pour moi (hormis le fait, m'aperçois-je désormais, que j'y repense plusieurs fois par an, à chaque nouvelle "affaire de pédophilie" qui sort dans les médias...). Une association d'idées qui n'était donc pas fortuite. 

En espérant que toutes les victimes seront informées de l'existence de cette initiative nécessaire et juste... »


 9. Christian 50 ans, victime, frère de Didier, victime

"Puis il a enlevé son pantalon et m'a forcé à le caresser

en me disant que j'étais son garçon..."

 

« J'ai reçu un coup de téléphone de François Devaux (que je ne connais pas) qui se présente comme un ancien du Groupe Saint Luc. Il me parle du père Bernard Preynat et de l'action qu'il veut intenter à son encontre, il me raconte ce qu'il lui est arrivé au GSL. Comme je suis à mon travail, je ne peux pas trop parler, il m'envoie ses coordonnées par SMS et plus tard, je reçois un mail du site qu'il a créé.

En voyant ce site et les témoignages, je suis sidéré, j'ai compris que je n'étais pas tout seul dans ce cas. Et moi qui croyais être le seul !

Je ne voulais pas témoigner, je voulais continuer à oublier ces sales années au GSL et surtout ce prêtre, que je caractériserais maintenant de sale type. Mais, après des journées de réflexions, je me suis dit qu'il faut que tout le monde sache, il m'a fait tellement de mal. Quitte à ce que cette affaire déplaise à certains, car trop de monde est encore en adoration devant Bernard Preynat ! J'en ai d'abord parlé à ma mère qui n'était pas au courant pour moi. Elle l'était pour mon frère Didier.

Je suis rentré au GSL aux cadets en 1976, j'avais 11 ans je crois. J'ai eu Serge Motton comme chef dont j'ai gardé un bon souvenir. La rentrée suivante, je suis monté aux juniors, nous avions fait un week-end de rentrée vers l'automne 1977 dans le parc de Notre Dame de la Sallette à Sainte Foy. Nous avions monté les tentes et après la veillée, quand tout le monde est allé se coucher, le père m'a appelé, (je me suis demandé ce que j'avais fait, si j'avais fait quelque chose de mal). Il m'a entraîné vers sa tente, qu'il a fermée, il m'a serré contre lui, il sentait le cigare froid ( il fumait des cigarillos), je détestais cette odeur, je tentais de me dégager mais il me serrait plus fort et il a commencé à me caresser, j'étais complètement tétanisé. Je me demandais ce qui m'arrivait. Puis ces caresses sont devenues plus insistantes, il me prenait les mains pour que je le caresse, il m'a allongé par terre dans sa tente, a baissé mon pyjama et a caressé mon pénis. J'avais peur, j'étais glacé, je ne pouvais plus bouger, il s'est serré contre moi en me disant "tu es mon grand garçon, c'est notre secret, il ne faut pas en parler". Puis il a enlevé son pantalon et m'a forcé à le caresser en me disant que j'étais son garçon, il a continué ses caresses sur moi, je sentais sa respiration qui s'emballait, il fallait que je fasse de même pour lui jusqu'à ce qu'il atteigne son plaisir. Je ne connaissais rien de tout cela et ce soir là, il m'a appris des mots et des actes que je ne connaissais pas de la sexualité !

Je suis retourné dans ma tente pour me coucher en me disant que cela était peut-être normal, il était le Père Bernard, il avait l'autorité, il fallait le respecter. Je ne savais plus que penser, surtout que mes parents le considéraient tellement.

Le lendemain il  a fait comme si de rien n'était.
Je pensais être le seul, vraiment tout seul dans ce cas.

Le week-end a fini, je suis rentré ne disant rien à mes parents, puis j'ai pris une douche. Dans mon cerveau, j'avais l'impression que des cadenas s'étaient verrouillés en me disant que cela peut-être normal.

En parler, mais en parler à qui ? ou ? comment ? quels mots mettre sur ce qui venait de m'arriver ? et puis qui va me croire ?

Ceci a continué pendant les camps, le samedi au cours des réunions, il m'appelait me disant qu'il fallait que je l'aide pour ranger des cartons ou du matériel et nous montions dans des pièces au dessus de l'Eglise Saint Luc. Il y avait le labo photos, une pièce de costumes et d'autres pièces, un vrai labyrinthe. J'avais surnommé son repaire "le pigeonnier".

Quelque fois, il me demandait de passer le voir à la cure en face de l'Eglise, le mercredi après-midi pour préparer une réunion pour le samedi, on montait dans l'escalier, son bureau était à gauche et communiquait avec sa chambre. Parfois, il y avait le Père Plaquet, le Père Martin, le Père Alberti (aujourd'hui probablement tous décédés) qui étaient dans une pièce en bas en train de discuter, se doutaient ils de quelque chose ? Plusieurs fois au dernier moment, je ne suis pas allée le voir, alors le samedi il me disait "je t'ai attendu, pourquoi n'es tu pas venu ?", je lui sortais un mensonge.

J'avais toujours refusé d'être servant de messe car je n'avais pas envie de me faire coincer dans une sacristie. Je servais la messe qu'à de très rares occasions, vraiment quand il y avait un gros coup de bourre, mais je faisais attention qu'il y ait toujours quelques personnes pas loin.
Jeune ado à l'époque, je me demandais comment il pouvait dire sa messe de dix huit heures après les réunions, sans sourciller, prêcher la bonne parole, donner la communion sans aucune gêne et toujours droit dans ces bottes ? Je me demandais jusqu'à quel point ces sacrements étaient valides !

Le père Bernard était entouré d'adultes qui s'occupaient de l'intendance.
Avec le recul, je me demande comment ces adultes ne se soient aperçus de rien !

Ce qui m'a permis de me dégager de son emprise, c'est que je suis parti en pension plusieurs années, puis un jour je l'ai envoyé promener.

j'ai quitté le GSL vers 1983, je n'allais pratiquement plus à la messe à Saint Luc pour l'éviter, j'allais à Fourvière à la première messe de six heures et demie car elle était rapide (une demie heure). Plus la messe était courte, moins j'avais l'impression de me l'imaginer en face de moi à la place du prêtre. Il faut dire que même si je tentais de l'oublier, des cadenas sautaient, je les reverrouillais aussitôt ! Il m'a vraiment fait du mal et le plus dur a été de tout garder pour moi.

Plus tard, dans les années quatre vingt dix, j'apprends qu'il est muté à Neulise dans un trou dit-on, car il aurait eu des problèmes (au fond de moi-même, je me dis "bien fait pour sa gueule"). Un comité de soutien est monté, énormément de personnes le soutiennent, je ne dis rien car qui m'aurait cru ? j'étais seul, vraiment tout seul ! Et j'avais tellement honte.

On m'aurait dit : "tu es un gros menteur ! mais pas le père Bernard".

Avec du recul aujourd'hui, j'assimile le GSL à une secte, qui était tenue par un gourou à qui tout le monde obéissait.

Aujourd'hui, tous les cadenas ont sauté, j'ai tout raconté à mon épouse qui m'a écouté, elle a été extraordinaire, parler m'a demandé beaucoup de courage.
Que ceux qui ne me croient pas aillent lui demander. Je ne veux pas accabler, mais maintenant que j'ai cinquante ans et que je suis père de famille, peut-être que cela va me libérer.

Merci à François, Bertrand et tous les autres d'avoir osés s'attaquer à cette montagne. Il faut que la vérité soit dite. »


 8. Didier, 44 ans.

 "Avant de me libérer, il me dit que je suis son petit garçon à lui et que cela doit rester entre nous: c'est notre petit secret..."

 

« J'ai enfin 7 ans! L'âge de raison, mais surtout l'âge de pouvoir rejoindre mes frères et soeurs aux scouts! En plus, pas dans n'importe quelle troupe, le groupe Saint Luc à Sainte Foy-lès-Lyon.

Je rentre donc au mois de septembre suivant aux Benjamins, nous sommes une vingtaine de nouveaux au milieu de grands. Mais heureusement le père Bernard est très présent : toujours prêt à nous consoler, il nous prend sur ses genoux pour nous réconforter. C'est super, j'ai même l'impression que je suis un peu son chouchou! Souvent il me fait monter dans la pièce qui lui sert de bureau en haut de l'escalier un peu raide en béton brut.

Il me prend dans ses bras me sert contre lui, me dit qu'il m'aime mais surtout me demande si moi je l'aime! Il me sert encore plus fort, passe sa main sous ma chemise, je sens ses doigts qui se promènent dans mon dos. J'essaie de me libérer mais il me tient, passe sa jambe derrière moi et fini par m'embrasser. Avant de me libérer, il me dit que je suis son petit garçon à lui et que cela doit rester entre nous: c'est notre petit secret!!

Je grandis encore un peu. Je rentre maintenant aux Cadets et plus de doute : je suis bien son chouchou. Je fais ma promesse, passe plusieurs badges comme ceux de bon campeur, de bon cuisinier mais surtout celui de servant de messe. Celui-ci me donne le droit de monter à l'avant de la 2ch du père, puis de sa Visa GT (super cette voiture : presque une voiture de course) pour pouvoir arriver avant le reste du groupe et avoir le temps de préparer les messes lors des camps ou sorties. Mais ce n'est qu'une excuse : il a juste plus de temps pour me coincer contre son gros ventre, se serrer encore plus fort contre moi. Je me souviens encore de son odeur, de sa respiration qui devenait de plus en plus forte. De sa façon de bouger en se frottant contre moi. Je pouvais même sentir son sexe à travers son pantalon. Il me mettait aussi souvent sur ses genoux où là ses mains baladeuses remontaient le long de mes cuisses en passant sous mon short. Je ne suis vraiment pas à l'aise. Je ne me sens pas bien, comprimé contre cet homme. Mais c'est le père Bernard : notre grand chef et si il fait ça je me dis que c'est normal, qu'il a le droit. Je ne bouge pas! Et pour la énième fois il me dit qu'il m'aime me demande si je l'aime et surtout de ne rien dire, que je suis son petit garçon à lui et que je dois garder le secret.

Je ne veux plus aller aux scouts! J'essaie d'en parler à ma mère, mais elle ne comprend pas! Je dois donc continuer...

J'ai maintenant 11 ans. Je rentre en 6ème dans mon nouveau collège, à la Favorite dans le 5ème arrondissement de Lyon. Mais il me suit! Il est l'aumônier de l'école. Non seulement je le croise aux scouts presque tous les week-ends et une partie des vacances mais maintenant je dois aller me confesser auprès de cet homme, je dois lui révéler mes péchés de petits garçon!! Je n’ai pas le choix...

Je me souviens aussi des nombreuses soirées où Preynat partageait notre table familiale. Et très souvent, en fin de soirée, mon papa lui tendait un chèque en lui disant : "Tenez père, pour vous remercier de ce que vous faite pour nos enfants!". Il le prenait avec un petit sourire l'air de dire "Oh ! oui… Ne vous inquiétez pas je m'occupe bien de votre fils !"

Tout s'est arrêté vers l'âge de 13 ans où je lui ai désobéi! J’ai arrêté de le suivre quand il m'appelait. Je l'évitais !! »

 


 7. David, 41 ans. 

"La main plus que baladeuse et c’est un euphémisme sous le short"



Après de nombreuses réflexions, des hésitations, des questionnements… je prends enfin le temps d’écrire ces quelques lignes…
Tout à commencer (ou recommencer) en décembre… un coup de fil et un message laissé sur mon répondeur d’un certain François ! A ce moment-là, au gré d’une charge de travail très importante je ne souhaite pas me replonger dans ces souvenirs car je n’en ai pas le temps matériel ni intellectuel… je mets plusieurs jours à lui faire une réponse lui indiquant cette position…
Je suis alors régulièrement les développements de l’affaire au travers du site et des médias divers et variés, de ma télé qui parle de chose que je connais trop bien…
Mais de quels souvenirs parle-t-on ?
Dans les années 80 jusqu’au début des années 90, j’ai participé aux activités du Groupe Saint Luc, tant aux scouts que le catéchisme et comme enfant de chœur… la totale ! Ce que j’en retiens… d’abord quand même un sentiment positif avec les voyages, la découverte de région (Auvergne, Normandie), des pays (Belgique, Portugal, Irlande, Italie). Mais peut être que je me raccroche à cela pour ne pas noircir le tableau !
Et aussi des choses moins drôles. Mes souvenirs sont toutefois lointains et à la lecture des autres témoignages je m’y retrouve pleinement : la salle au-dessus avec tous les drapeaux, les costumes, la chambre ou la tente du père Preynat… La main plus que baladeuse et c’est un euphémisme sous le short, le serrage contre lui, le fait de prendre ma main pour le caresser… Et le silence… être le préféré, un secret commun… bref avec le recul de l’âge adulte un véritable syndrome de Stockolm.
Bref, la certitude d’avoir été victime mais honnêtement avec des souvenirs moins précis que mes camarades d’infortune (mais peut-être est-ce aussi une protection… même si ces dernières semaines en y réfléchissant, les souvenirs ne se précisent pas plus) ! Une réalité qui est toujours présente : pas une année, un mois, une semaine sans y penser au gré de l’actualité, de la vie… mais sans ne rien dire…
Alors témoigner… mais de quoi pour quoi ?
Dans mon cas, il y a prescription, ayant 41 ans… cela ne changera pas l’affaire et son résultat… S’infliger cette épreuve, est ce nécessaire ? Je n’en suis pas sûr. Cela suppose une énergie que je ne souhaite pas mobiliser pour cela ayant d’autres questions personnelles à résoudre. J’admire à ce titre ceux qui s’investissent aujourd’hui pour faire éclater cette vérité et je mesure l’énergie qu’il vous faut !
Aujourd’hui mes parents sont au courant puisqu’ils ont découvert l’information dans les médias et suite à une question de leur part je leur ai dit qu’en effet je faisais aussi partie des victimes.
Bien entendu, à ceux qui pensent que cela n’a pas d’impact, je pense quand même que cela a directement des conséquences sur la personnalité que l’on a aujourd’hui. Je suis quelqu’un de réservé et qui ne se livre pas facilement, cela trouve surement son origine dans ces années-là. De plus, lors de ces années, je m’étais engagé dans un parcours vers la prêtrise en étant pensionnaire dans une autre institution religieuse (mais sans aucun geste déplacé à ce niveau) … peut être aussi un moyen de m’éloigner indirectement… Heureusement, j’ai croisé dans mon parcours d’autres religieux intègres et même si aujourd’hui je ne suis pas un pratiquant, je reste attaché à la religion comme espace d’échanges et de débats…
Je finirai avec une image : voilà une page qui s’est rouverte dans un livre qui était toujours resté sur la table de chevet et qui va trouver sa place dans la bibliothèque même s’il sera toujours présent."


 

6. Pierre, 44 ans.

"La justice des Hommes doit passer. Quant à celle de Dieu, si elle existe, j'espère qu'elle passera aussi..."

 

« Tout d'abord et pour ma part, je préfère appeler l'individu au centre de nos échanges "Père Bernard" car je pense que cela marque un caractère de proximité qui était bien celui qui définissait la relation que nous avions avec lui.

Une relation de confiance et aussi d'autorité existait entre lui et nous, éclairée - ou renforcée - qui plus est par une connotation religieuse.

Et je crois que cela renforce encore un peu plus l'aspect "crapuleux" de son comportement.

Ce que je veux dire, c'est qu'un abus de faiblesse du fait d'un proche est à mon sens pire que lorsqu'il est commis par un total étranger.

Pour nous, ce n'était pas M. Preynat, un CPE ou Principal quelconque, mais le Père Bernard.

J'ai bientôt 45 ans.

Je suis marié, père de 3 enfants de 19, 16 et 13 ans.

Et le Père Bernard a célébré mon mariage, ainsi que les baptêmes de mes deux premiers enfants (en 1995, 1996 et 2000 respectivement).

Je ne suis pas un cas isolé, je pense.

Ceci ajoute "une couche" à ce que j'ai indiqué précédemment au sujet de la relation qui a pu être la nôtre avec le Père Bernard.

Je suis entré au groupe en septembre 1981 pour y suivre un ami, Jérôme S., perdu de vue depuis le tout début des années 90.

J'ai intégré directement les Cadets (sizaine des Gris) et n'y suis resté qu'un an avant de rejoindre les Juniors, l'année suivante donc (patrouilles des Tigres (il me semble... mais si oui très brièvement), puis des Chamois puis des Castors - sous-CP puis CP).

Ma mémoire est un peu floue mais il me semble avoir quitté le groupe après le camp d’été du Portugal (1986) pour y retourner en tant que Senior seulement quelques mois plus tard, l'année du camp d’Auvergne (patrouille des Raiders, retrouvant des "anciens" comme Olivier D., Laurent D. et faisant connaissance de Fabrice F.).

J'ai quitté le groupe de manière définitive en juin 1989, sans participer au camp de Normandie.

En ce qui concerne l'attitude du Père Bernard, je me souviens, à mon égard, que d'un "seul geste déplacé", que je n'ai pas évoqué alors et qui ne m'ait apparu comme tel (déplacé) que plus tard lorsque les premiers soupçons - à ma connaissance - le concernant ont émergé.

De mémoire, il me semble que c'était dans le car qui nous emmenait jusqu'au lieu d'embarquement pour le camp de Corse (1982), ma première année au GSL donc.

Je me dis aujourd'hui que j'ai sans doute eu beaucoup de chance, car cela ne s'est jamais reproduit.

Je me dis que cela est peut-être dû au fait que je ne suis resté Cadet qu'un an.

A bien y réfléchir, je me dis également que j'ai, après cela, toujours fait en sorte d'être à côté d'un camarade dans le bus...

Bref, le père s'est assis à côté de moi. C’était le soir. Il faisait sombre. Il a dû me demander comment les choses se passaient, si je me sentais bien au groupe, quelque chose dans ce goût-là. Après tout c’était mon premier « grand camp » d’été.

Se faisant, il m'a posé la main sur l'épaule, l'a glissée dans mon col de chemise.

Puis sur ma cuisse.

Et ce fut « tout".

La première fois que j'en ai parlé, j'étais persuadé (ou je me persuadais) que cela restait de l'ordre "du normal", un contact comme un parent pourrait en avoir avec l'un de ses enfants. Le contact d’un adulte éprouvant un manque d’affection, car n’ayant pas d’enfant.

J'avais 10 ans.

Nous étions en 1982 et nous étions beaucoup moins informés de ce type de travers.

Je suis certain que d'autres ont connu la même chose, en pareilles circonstances, lors des transports en car.

Finalement, peut-être est-ce pour cela que ces gestes ne m'ont pas paru "déplacés".

On peut se demander s'il ne s'agissait pas d'une attitude calculée de la part du Père Bernard (circuler dans le bus, s'assoir à côté des nouveaux, des plus jeunes pour les rassurer, pensaient-ils et surtout  laisser accroire que cela était normal... et pas bien méchant, n'est-ce-pas?).

Alors bien sûr, après, entre jeunes boutonneux un peu stupides et balourds, il y eut ces sous-entendus du style "on a intérêt à se tenir tranquilles si on ne veut pas finir sous la tente du Père!".

Mais nous ne pensions certes pas que « cela » pouvait arriver!

Et si le père parfois partageait sa tente avec un scout s'était parce que celui-ci était un peu trop "bougeon", point barre.

Enfin, c'est que nous pensions (ce que je pensais en tous cas).

On disait cela, mais finalement, qui a vu un scout entrer dans la tente du père ? Ou en ressortir ?

Je me suis souvenu la semaine dernière de l'une de ces retraites que l'on faisait entre CP et sous-CP en compagnie du Père.

Nous avions dormi dans une grande maison, partageant une grande pièce commune pour tous y dormir sauf ce dernier qui avait une chambre. Une chambre qu'il avait partagé avec un scout un peu plus "trublion" que les autres.

Je ne me souviens plus de son nom, ni de son visage.

S'est-il passé quelque chose?

Si oui, quoi?

Je devais avoir 14 ou 15 ans.

Je ne m'imaginais pas ce que cela pouvait cacher.

Et puis je suis descendu finir mes études sur Marseille, ma famille habitant à Lyon.

J'ai gardé des liens à distance avec le Père puisque je me souviens de notre volonté à quelques-uns de créer un Ordre caritatif!

Il nous fallait un aumônier...

Ce fut le Père Bernard.

L'expérience n'allât pas bien loin...

Lorsque je me suis marié, je ne pouvais imaginer un autre prêtre pour célébrer mon mariage.

Il me semble que Fabrice m'avait précédé.

Et puis, le mariage devant se faire à Lyon, passer par le Père Bernard paraissait plus simple.

A cette époque il était affecté à Neulise...

Et dans la même logique, il y eut les baptêmes de mes deux premiers enfants, à Neulise pour le premier, à Cours-La-Ville pour la deuxième.

Pour la troisième il n'y eut pas de baptême (complications pour l'organiser et - je pense - premiers "gros" soupçons / nous sommes en 2002 ou 2003).

Je me souviens - mais à quelles dates? - de discussions où, lorsque nous nous retrouvions entre "anciens", "nous" évoquions les attitudes plus ou moins équivoques du Père rapportées par tel ou tel.

De l'envie que nous avons pu avoir de lui envoyer un courrier bien senti.

Sans que cette envie ne se concrétise...

De ces discussions où l'"on" mettait en cause l'attitude de parents qui savaient et n'avaient pas été au bout d'une démarche judiciaire.

De ceux qui étaient dans le déni.

Facile de juger, mais finalement qu'avons "nous" fait?

Sans doute avons-nous eu la faiblesse de croire que tout cela était derrière nous.

Et en même temps pas bien loin…

Tapis dans un coin de notre subconscient comme dirait l'autre (ainsi, que penser de ce projet d'écriture mettant en scène des prêtres pédophiles?).

Et puis il y eu ce soir de novembre où par le plus grand des hasards mon oreille fut attirée par un titre du journal de M6.

Ce soir où est apparu devant moi le visage de François.

Où a été projetée la lettre du Père Bernard, celle où il reconnaissait ses faits, sans conséquences aucunes!

Cette lettre où j'ai reconnu son écriture…

Puis ce fut un appel à Fabrice...

La suite vous la connaissez.

La justice des Hommes doit passer.

Quant à celle de Dieu, si elle existe, j'espère qu'elle passera aussi.

Le destin peut prendre de drôles de détours mais finit par nous rattraper.

Aujourd'hui, je vois toute ces énergies qui se fédèrent.

Je relis tous ces noms de scout(e)s avec qui j'ai partagé plutôt de bons moments.

Et les souvenirs défilent.

Cela me ramène à des années d'insouciance.

Sans doute de trop grande insouciance...

Des années de franche camaraderie et de rires qui aujourd'hui reviennent à ma mémoire avec un son plus grinçant...

Et je me dis que le temps est venu d’agir. »


 

5. Axel, 40 ans.

 "La main descend encore jusque sur les parties intimes..."

 

« Pour moi cela s'est passé en deux fois.La première, c'était au camp de Pentecôte en mai 1986. J'ai onze ans à l'époque. C'est l'année du camp au Portugal, et ma deuxième année en tant que scout. Je viens d'avoir un petit appareil photo et je prends des photos durant ce camp.

Il y avait des tentes pour nous (3 mats avec double toit, bien lourdes), la tente de l'intendance (marron et ronde) et des marabouts bleus. Je pense que ces marabouts (très grandes tentes rectangulaires) devaient nous servir à nous abriter en cas de grosses pluies et c'est peut-être là où nous faisions aussi les messes.

Bref, toutes ces tentes étaient disposées selon un ordre bien défini (par le père Bernard je suppose).

Un jour je passe assez près des marabouts et j'entends le père Bernard (qui était entre deux marabouts) m'appeler: "Axel! Viens me voir....". J'obéis et me dirige vers lui aussitôt. Il est vrai que c'était un homme à poigne. On n’avait aucune envie de lui désobéir.... Quand il poussait une gueulante ou qu'il nous traitait de "Bandar-logs" (les singes autour du roi Louie dans le livre de la jungle), on ne faisait pas les fiers. J'arrive alors à son niveau et il me tend les bras. Je m'approche, il m'entoure rapidement de ses bras et commence à me serrer contre son ventre...

« Ça va ? », demande-t-il.

« Oui, oui… », répondis-je.

Ses bras me serrent un peu plus...

« Tu es sûr ? Tu vas bien? »

« Oui, oui… », répondis-je poliment sans vraiment comprendre ce qu'il se passe et pourquoi nous sommes tous les deux, debout, cachés derrière un marabout, à l'écart de tout le monde.

« Est-ce que le camp te plait? », continue-t-il...

"Oui, oui : je m'amuse bien", répondis-je encore une fois, un peu gêné...

Ses bras me serrent encore plus. J'ai presque du mal à respirer. Mon nez est collé contre son ventre. Mes narines son enfoncées dans les mailles de son pull bleu-marine... L'étreinte est longue.... Pour essayer de respirer et me détacher un peu je dis quelque chose... Comme il ne comprend pas, ses bras me lâchent un peu...

« Je disais que j'allais bien mais que je n'arrivais plus à respirer », dis-je sur le ton de l'humour pour ne pas le froisser.

« Bon, et est-ce que tu m'aimes? », demanda-t-il... (moi toujours prisonnier de ses bras).

« Ben oui.... », répondis-je.

Pour moi le père Bernard était quelqu'un que TOUT le monde aimait d'ailleurs. Et j'étais à la fois content qu'il me choisisse personnellement comme cela mais je commençais à me dire que c'était bizarre aussi. Mais que pouvais-je faire? J'étais littéralement coincé dans ses bras... Et là, il se courbe sur moi et me fait une première bise sur la joue...

« Tu es sûr que tu m'aimes? », demanda-t-il en me faisant une bise de plus en plus près de ma bouche...

« Oui, oui... », répondis-je encore une fois, très gêné et de manière polie... Là je commençais à trouver le temps très long et à trouver la situation vraiment très bizarre, mais j'étais toujours bloqué et toujours personne à l'horizon pour me sortir de cette situation...

« Bon… Embrasse-moi alors....! »

Je ne bouge pas d'un iota. Je suis presque terrorisé. Mais je connais le père Bernard... Je me répète intérieurement que c'est un homme bon et que je ne dois pas craindre quoi que ce soit venant de lui... Et là sa bouche rencontre la mienne... Il me fait un smack bien appuyé... J'essaie de lui trouver une excuse: il est grand, moi petit, il n'a pas du bien voir où il m'embrassait, son ventre l'a peut être gêné ? Enfin, il doit bien y avoir une explication... Puis il me relâche...

Je ne sais plus si il m'a dit quelque chose comme « c'est notre secret, hein? »

Je file rejoindre mes copains. J'oublie vite. Je n'en parle pas. Je ne suis même pas fier d'avoir été « choisis » par le père Bernard pour être « peut être » un de ses chouchous. Finalement je n'ai pas aimé ce qu'il vient de se passer je crois. C'est pour cela que je m'en souviens aussi bien 29 ans après. Mais déjà l'effervescence du camp me happe à nouveau. Il faut préparer un feu de camp, préparer les gamelles ou il y a un jeu de groupe qui commence... Et la vie reprend son cours...

La seconde fois mes souvenirs à propos du camp en question sont plus vagues. Je sais que j'étais sizenier. Ça devait être l'année suivante. Cela s'est passé pendant un camp d'une semaine. Ce devait être Toussaint ou Pentecôte. Nous dormions dans un grand bâtiment. Chaque sizaine avait sa pièce pour dormir. Le soir venu tout le monde part se coucher. Toute ma sizaine est au lit. Ça discute un peu. Mon lit est le plus près de la porte. Porte qui s'ouvre discrètement peu de temps après l'extinction des feux. Et je sens et entends le père Bernard qui vient sur mon lit. Nous sommes sur des lits de camps et nous dormons dans nos sacs de couchage. Le père Bernard s'allonge contre moi. Il me parle tout doucement je crois. En tout cas je ne dis rien. J'ai un peu peur. Ma bonne éducation fait que je ne dis rien car il faut respecter les « grandes personnes »... Foutue éducation!!! Bref... Les copains continuent de discuter et de rigoler. Pendant ce temps la main du prêtre passe dans mon duvet. Elle se pose sur mon ventre. De nouveau des petits mots comme « Est-ce que tu m'aimes ? » et tout le tintouin... La main descend encore jusque sur les parties intimes. Un pincement sur mon pénis puis je me retourne d'un coup car c'était horrible. Et puis mes copains continuent à rigoler, à raconter des histoires et parlent même du père Bernard en le taclant un peu. Du coup il s'énerve et parle à haute voix...

« C'est pas un peu fini ce boucan? ».

Il vient de se griller. Ma patrouille sait qu'il est là. En revanche, ils sont hallucinés car ils ne l'avaient pas entendu rentrer. Mais ils m'ont rendu service. Le prêtre part...

Moi je n'en reviens pas de ce qui vient de se passer. Je n'en parle pas. Et je ne me souviens plus à partir de quand je l'ai fait. Peut-être lors du mariage d'un de mes meilleurs copains en 2000. Vieux copain d'enfance qui fut aux scouts. Et qui le marie? Le père Bernard... J'ai tout de suite dis à sa mère ce qu'il s'était passé avec moi (et je savais qu'il avait fait la même chose à son petit frère qui avait mon âge). Mais elle ne m'a jamais cru... Cela faisait presque 10 ans que je n'avais plus vu le père Bernard. Là aussi, le mariage se passe. Je fais les photos du mariage.

Je suis occupé et je n'entends plus parler du prêtre. Mais lorsque je rencontre un autre ancien des scouts en 2013, je lui parle de ce qu'il m'est arrivé. Il me regarde et me dit la même chose à son sujet... Et nous voilà aujourd'hui encore plus nombreux à avoir subi les mêmes sordides histoires... »


 

4. Jérôme, 40 ans.

 "je me souviens très bien des câlins déplacés..."

 

« Le témoignage de Pierre est édifiant et montre bien toutes l'ambiguïté des rapports que nous avons tous eu avec le "père Bernard". Pour ma part, je me souviens très bien des câlins déplacés (quand il me collait la tête sur son gros ventre en me mettant la main dans le cou et me demandant à chaque fois si je l'aimais, si je l'aimais profondément et si j'étais heureux d'être là, d'être au groupe Saint Luc) que j'ai toujours confondu avec un paternalisme exacerbé de sa part.

J'ai le souvenir également d'un camp en Allemagne - j'avais 7 ans tout juste - au cours duquel j'ai eu droit à un tripotage appuyé (main dans le slip...). Je me souviens très bien ne pas avoir osé en parler à l'époque, je n'arrivais probablement pas à interpréter ce qu’il s'était passé. Et puis, par la suite, tout est devenu confus, je suis devenu silencieux par rapport à tout ça jusqu'au jour où j'ai découvert que c'était le cas pour beaucoup d'autres.

Des membres du groupe ont certainement été victimes de choses bien plus graves, Je souhaite donc aujourd'hui me joindre à l'action en cours pour que ces agissements prennent fin de manière définitive. »


 

3. Bertrand, 44 ans.

"Il m'enlaçait en me demandant de faire pareil, il me prenait les mains qu'il mettait derrière son dos..."

 

« Etant âgé de 9-10 ans, en 1980, je me trouvais régulièrement (5-10 fois) "appelé" le samedi après midi aux scouts (par qui? Je ne m'en souviens plus...) pour rejoindre le père Bernard Preynat dans une pièce située sous l'église St-Luc, pendant que mes copains scouts jouaient autour de celle-ci. Il m'enlaçait en me demandant de faire pareil, il me prenait les mains qu'il mettait derrière son dos (j'ai le souvenir du contact de sa ceinture) et me serrait fort, exprimant une sorte de râles et j'étais comme compacté contre son torse, il caressait mes cheveux, me sortait la chemise bleue de mon short mais sans que cela n'aille plus loin, me faisait bien comprendre que c'était un secret. Je me souviens de son regard, d'odeurs, de sons, d'une ambiance du lieu et surtout d'un niveau de gêne et de malaise intenses que me procurait cette situation que je savais malsaine et déplacée. J'en ai parlé à ma mère, qui a eu une discussion avec lui, chez nous où il se serait excusé et son supérieur hiérarchique immédiat dans la paroisse en a été avisé. J'ai néanmoins du continuer à lui servir d'enfant de chœur et assister à ses sermons pendant des années et passer encore deux années aux scouts mais il m'avait, depuis ses excuses, totalement épargné par la suite, on peut dire qu'il m'ignorait mais je m'étais efforcé de ne plus être jamais seul avec lui.

On m'a toujours fait croire à l'idée que le père avait fini par être éloigné définitivement de la présence des enfants (propos y compris tenu par son supérieur qui m'a marié en 1997 à St Luc...). Je me suis à cette époque confié à un copain, P, 9-10 ans aussi, le voyant sortir seul de cette même pièce et il m'a dit une phrase du style "moi c'est pareil, même pire". Je pensais réellement alors que nous étions les deux seuls enfants concernés, obligé d'enterrer malgré moi ces événements au plus profond, pour grandir tant bien que mal, perturbé par la notion du bien et du mal remise en question, de la confiance envers les adultes, en me demandant aussi pourquoi moi et pas un autre (…etc.) et par la certitude que cet homme malfaisant, pervers et narcissique arrivait à mettre sous emprise une communauté paroissiale toute entière et à la rendre dévouée et admirative. »


 

2. Alexandre, 41 ans.

 "Plusieurs fois, les samedis après-midi à la paroisse, il m’a emmené dans un local photo sombre et tranquille..."

 

 

« C’était en 1984, je crois, ou peut-être en peu avant ou un peu après. J’ai 10 ans, je suis second de la sizaine des Roux 2. Cela fait 2 ans que je suis au Groupe Saint Luc. Je suis dans la paroisse depuis ma naissance. Baptême, première communion, confirmation...

Nous partons bientôt avec les scouts du groupe Saint Luc en camp d’été au Portugal.Un camp organisé pour nous, comme toutes les années par le Père Preynat. Au programme : balades, tournois de sport, pèlerinage à Fatima, messes, passages de Badge de « bon campeur » pour certains, de « bon cuisinier » pour d’autres. Nous sommes au bord de l’atlantique dans un camping. Quelle chance nous avons d’avoir un Chef comme le père Bernard ! En plus, je fais partie de ses chouchous. Oui, quelle chance ! J’ai tous les badges, je suis discipliné.

Plusieurs fois, les samedis après-midi à la paroisse, il m’a emmené dans un local photo sombre et tranquille. Vous savez à droite en haut quand on regarde de la place saint Luc. En haut d’un escalier. Il ferme la porte. Il me prend dans ses bras. Il passe sa main dans mon short bleu marine, je ne bouge pas. Il me serre fort, très fort. Il m’embrasse dans le cou, se frotte contre ma jambe. J’entends encore son souffle et ses mots réconfortants. Il dit qu’il m’aime. Il respire fort, plus fort et puis plus rien. Je sais que cela va s’arrêter. Cela dure… un certain temps, quelques minutes. Il me dit que c’est notre secret. Toujours d’un ton bienveillant. En sortant, je retrouve les autres. J’ai étrangement un sentiment de fierté d’être l’élu du père Bernard. Il fait tellement de choses et il est tellement admiré par tous et donc admirable. Mes parents, les amis de mes parents, tous en parlent avec éloquence. Je ne sais pas quel âge il a, mais il est vieux. (Alors qu’à l’époque il a à peine 40 ans…) «  Il est exceptionnel. Si tous les hommes d’Eglise étaient comme lui ! » Il est la pierre angulaire de la place Saint Luc. Je n’en parle à personne. On ne me croira pas de toutes les manières. Heureusement ce n’est pas toujours tous les samedis…. Mais j’attends avec appréhension, à chaque fois quand dans le hall de la paroisse, sous le préau, qu’il me dise de sa grosse voix, « Alexandre ! ». J’ai 10 ans. Beaucoup d’adultes nous encadrent, des femmes principalement. Complices...

Arrive le camp d’été. J’avais évité tous les camps intermédiaires, sauf la Belgique où il ne s’est rien passé.

7 jours au bord de la mer. 7 jours où j’essaie d’éviter cet homme. Je trouve sans cesse des excuses pour ne pas me retrouver seul près de lui de peur qu’il me demande de l’accompagner. La première nuit, je suis piqué par un insecte à l’œil. Je n’ose rien dire que peur d’aller à l’infirmerie et de le croiser. Je suis vigilant. Il me demande plusieurs fois de la rejoindre mais j’ai toujours une excuse. A part cela on s’amuse (on cuisine, on chante, on se balade, on prie, je me souviens même d’avoir, sous 40 degrés, fais le chemin de croix de Fatima… Quelle aventure… Bref : nous nous amusons ou vivons des choses extraordinaire). Allez : plus que 3 jours... Il y a un tournoi de foot où je joue. Le camp est vide et les tentes où nous dormons le soir le sont aussi. Je ne me souviens plus pourquoi mais en allant chercher mon médicament (j’ai une maladie chronique) à la mi-temps je crois me souvenir, le père Bernard me suit dans ma tente. Il m’allonge, se couche à côté de moi. Je sens son poids et son gros ventre sur moi. Et rebelote. Il m’embrasse avec la langue, descend ma braguette, met sa main. Se frotte, respire fort. Il n’y a personne à part nous. Il est plus pressant. J’entends quelqu’un dehors. J’en profite. Je sors, je cours, je vais retrouver le terrain de foot. On repart bientôt. En rentrant, j’annonce à mes parents que je ne retournerai jamais aux scouts. Ils ne comprennent pas mais acceptent. Je ne retourne plus jamais à la messe à Sainte-Foy-lès-Lyon. Je n’en parle pas. Quelques années plus tard mes parents lors d’un déjeuner, m’apprennent qu’il y a eu des rumeurs sur le Père Bernard (d’attouchement sur enfant venant de l’école de La Favorite). J’ai 16 ans. Je leur dit tout, que c’est vrai, que c’est un pervers (à l’époque on ne parlait pas de pédophile). Pas de réaction. Ils trouvent cela incroyable. C’est tout… Et ils ne font rien.

Comble de l’ironie, il est muté dans le village de Neulise, dans la Loire, à quelques kilomètres de ma maison de campagne. Rien ne se passe. Tout semble pour le mieux dans le meilleur des mondes. Finalement dire du mal de cet homme, ce serait attaquer l’Eglise. Comble de la perversité ou de l’obscénité, j’apprendrai plus tard, que certains habitants de Neulise avaient organisé la venue de ce nouveau curé en prétextant qu’il avait était « viré » de Lyon car il avait « une bonne amie ». Ah le voilà le prêtre séducteur… Sa virginité était encore une fois retrouvée. Une autre histoire était en train de s’écrire et elle n’était pas pour les enfants. Les adultes ont décidé de protéger un adulte dans une loyauté déplacée d’une communauté qui ne fait plus son devoir de conscience. Je revois une fois cet homme dans les années 90 lorsqu'il marie la soeur d'un ami. Elle était cheftaine aux scouts et avait une réelle dévotion pour lui. il apparaît avec une telle prestance. Les mamans sont autour de lui, comme des mouches. Elles l'adorent... "Ses belles homélies et des paroles très bien imaginées". Tout est finalement comme avant. Moi, j'ai envie de lui cracher dessus. Mes parents trouvent cela incroyables encore une fois... Mais ils ne font rien.

Les années passent. Je le pensais vieux à l’époque et donc décédé depuis longtemps. Mais en 2014, il n’a que 68 ans, il est abbé, à la tête d’un doyenné et s’occupe d’enfants au catéchisme. Jamais inquiété, toujours protégé. Tout est normal... C’est alors que la lumière de la vérité refait surface. »


 

1. François, 36 ans.

"Puis, il a glissé sa main, remontant ma cuisse doucement. Elle est montée très haut jusque sous mon short très court..."

 

« J'avais 10 ans ce jour-là. J'étais chez les scouts St Luc depuis 2 ans déjà et j'adorais ce groupe, son effervescence. Nous étions une tribu. Certes, le père Bernard était un « gueulard », avait parfois ce côté tactile dérangeant, mais c'était un prêtre. Par essence même, il ne pouvait pas être mal intentionné.

Cet après-midi-là, nous étions dans une pièce située à l’arrière de la grande salle de réunion. Nous passions un de ces badges, qu'on ramenait fièrement à nos mamans admiratives pour qu'elles les cousent sur nos pull-overs.

A la fin de cette réunion, quand le père Bernard nous a libérés, il m'a demandé de rester un peu affichant un sourire complice. Je me souviens de mes copains qui sont sortis de la salle... Certains avaient un sourire narquois sachant ce qui m'attendait, d'autres regardaient leurs chaussures dans un malaise perceptible et d'autres encore semblaient jaloux de l'attention particulière du père envers moi. J'étais blond, grand et maigre... Le profil parfait.

Une fois tout le monde sorti, il a fermé la porte et m'a dit avec douceur "approche-toi". Sa bienveillance était totale. Il m'a ensuite serré contre lui. Une forte étreinte comme il avait l'habitude de faire dans ce genre de moment intime. "Il doit être bien seul notre père Bernard pour avoir autant besoin de ces moments" me disais-je dans ma tête d'innocent.

Puis il m'a enlevé mes lunettes, il m'a enlevé mon béret et les a posés, a fait de même avec les siennes pour mieux me ré-enlacer. Je me souviens de ses soupirs, presque des râles. Même de la couleur de sa chemise grise.

Puis, se baissant légèrement, il a pris de sa main gauche ma jambe droite qu'il a soulevée pour l'appuyer contre sa hanche. Sa main soutenait ma cuisse dans cette position. "Tiens… Etonnant! D'habitude il ne fait pas ça..." Puis, il a glissé sa main, remontant ma cuisse doucement. Elle est montée très haut jusque sous mon short très court. Il a du sentir mon malaise car il a fini par me laisser reposer le pied à terre. Puis il a pris ma tête dans ses mains et ma embrassé sur la joue. Et passant d'une joue à l'autre, il m'a embrasé sur la bouche. Là, je n'ai pas compris.

"Ce sera notre secret hein ! Je te fais confiance!" »


FIN