L’affaire Barbarin classée sans suite, le combat des victimes continue

 Par Daphné Gastaldi, Mathieu Martiniere et Mathieu Périsse (WE REPORT)

Faute de charges suffisantes et de preuves sur l’intention de dissimuler les faits, le parquet de Lyon vient de classer sans suite les plaintes visant le cardinal Philippe Barbarin. Si la justice reconnaît qu'il a été informé entre 2005 et 2010 du passé pédophile du père Preynat, la prescription le sauve au plan pénal.


De retour des journées mondiales de la jeunesse (JMJ) à Cracovie, le cardinal Barbarin a de quoi être soulagé. Ce lundi 1er août, le parquet de Lyon vient de classer sans suite six plaintes pour « non-dénonciation d’agressions sexuelles sur mineurs » et « non-assistance à personne en danger » le visant. Six mois que la capitale des Gaules retenait son souffle pour connaître le sort de son archevêque. Depuis mars, une enquête préliminaire est ouverte pour déterminer si le diocèse a caché des agressions sexuelles sur mineurs à la justice, commises par l’abbé Preynat. Ces plaintes ne visaient pas que le primat des Gaules mais aussi son directeur de cabinet Pierre Durieux, une déléguée du diocèse, Régine Maire, ou encore le vicaire Xavier Grillon.

Tout a commencé le 27 janvier, lorsque le père Bernard Preynat, l’ancien aumônier du groupe scout Saint-Luc de Sainte-Foy-lès-Lyon, qui a reconnu de nombreuses agressions sexuelles sur mineurs il y a plus de vingt-cinq ans, a été mis en examen. Ces derniers mois, l’association La Parole Libérée a recensé 68 victimes parmi les jeunes scouts de Saint-Luc, entre 1986 et 1991. Depuis, elles accusent les autorités ecclésiastiques de ne pas avoir fait de signalement à la justice et, surtout, d’avoir laissé le prêtre abuseur au contact d’enfants jusqu’en août 2015.

Depuis le début, l’enjeu du dossier tourne autour de la prescription des faits ou de la non-dénonciation. Mgr Barbarin dit avoir rencontré pour la première fois une victime du père Preynat en 2014. Puis il a déclaré maladroitement avoir également été informé par un tiers dès 2007-2008. Après des mois d’enquête préliminaire, le procureur de Lyon estime aujourd’hui que le cardinal Barbarin a été mis au courant entre 2005 et 2010. Une estimation encore floue mais frappée par la prescription, qui est de trois ans en ce qui concerne la non-dénonciation.

Le cardinal Barbarin 

« La non-dénonciation est un délit instantané, à partir du moment où la connaissance est acquise, il se prescrit pour trois ans. Pour les informations dont les responsables du diocèse ont eu connaissance avant 2014, cela a eu lieu entre 2005 et 2009. Ces connaissances-là sont prescrites », analyse le parquet. En 2014, Alexandre Dussot vient ensuite alerter le cardinal Barbarin et l’informe de l’existence de nombreuses victimes. Mais les éléments présents dans le dossier d’instruction, les auditions du cardinal ou les perquisitions à l’évêché n’ont pas permis au procureur de démontrer la volonté ou la conscience des autorités ecclésiastiques d’entraver l’action de la justice entre 2014 et 2016, selon l’article 434-3.

De plus, l’enquête préliminaire menée par la Brigade de protection des mineurs n’a pas pu déterminer l’existence de victimes après 1991, lorsque le père Preynat est écarté de sa paroisse par les prédécesseurs du cardinal Barbarin. Aucun péril imminent ou constant ne pouvant être démontré en ce qui concerne le père Preynat, le parquet n’a pas pu constituer l’infraction.

« Nous sommes satisfaits que le droit soit dit et qu’on en revienne à plus de mesure. Cette plainte était injustifiée pénalement », a réagi auprès de Mediapart l’un des avocats de Mgr Barbarin, Me Jean-Felix Luciani. Pour ce ténor du barreau de Lyon, ce dossier ne présentait pas de surprise. « C’est prescrit, il n’y a pas d’élément matériel et pas d’élément moral », nous avait-il confié, serein, après avoir rendu ses observations au procureur de la République, il y a quelques jours. Avant d’ajouter : « L’action des victimes a permis une meilleure prise de conscience et une action plus rationnelle, plus complète du diocèse pour éradiquer la pédophilie de l’Église. » De son côté, le diocèse de Lyon a réagi en fin de journée par un communiqué, prenant acte « de tout ce qui reste à faire en matière de prévention, de formation, de discernement et d’écoute pour empêcher de tels agissements de se reproduire et pour réparer tout ce qui peut l’être ».

À La Parole Libérée, la désillusion est lourde pour les victimes. Notamment pour Alexandre Dussot, l’un des cofondateurs de l’association qui s’est démené des mois durant pour retrouver le prêtre pédophile et ses victimes, puis pour alerter l’Église jusqu’aux plus hautes autorités du Saint-Siège. « Je suis un peu interloqué, confie-t-il au téléphone. Sur la non-dénonciation, le procureur valide que tout se savait depuis longtemps. D’un point de vue moral, la décision du procureur prouve que le diocèse savait tout avant 2014, mais la prescription joue », regrette-t-il. 

« C’est une décision étonnante mais nous la respectons, réagit Me Emmanuelle Haziza, l’avocate d’une des victimes. Au vu du dossier d’instruction, pour nous, les délits sont pleinement constitués et non prescrits. » Désormais, les victimes réunies au sein de l’association La Parole Libérée pourront soit saisir un juge d’instruction, soit saisir directement le tribunal correctionnel en se fondant sur l’enquête préliminaire. Mais ils doivent encore démontrer leur recevabilité. « Ils doivent prouver un intérêt à l’infraction de non-dénonciation, ce qui n’est pas certain pour tous les plaignants, rappelle le parquet de Lyon. Cela s’appréciera au cas par cas. »

Les victimes se laissent encore quelques jours de réflexion avant de prendre une décision sur la poursuite de leurs démarches judiciaires. Les deux plaintes contre des responsables de la Congrégation de la doctrine et de la foi, en charge des affaires de pédophilie sur mineurs, au Saint-Siège, devraient être abandonnées, selon les plaignants.

Le coup est dur pour ces dizaines de victimes. Si le combat s’annonce compliqué sur le plan pénal, le débat civil et moral est loin d’être terminé. D’autant plus que d’autres cas de prêtres condamnés pour abus sexuels ou détentions d’images pédopornographiques sont remontés à la surface depuis le début de l’affaire. Quatre prêtres ont déjà été relevés de leurs ministères le 30 juin dernier par la commission d’experts mise en place par le diocèse de Lyon. De quoi encourager La Parole Libérée et Alexandre Dussot à poursuivre leur combat. Avec une conviction : « Si cela ne gêne personne que des prêtres qui ont commis des agressions sexuelles ou condamnés restent en place et s’occupent d’enfants, il y a un problème de société. »