Enquête      
Après six mois de scandales, l’Église face à ses divisions      
25 juillet 2016 | Par Mathieu Périsse, Daphné Gastaldi et Mathieu Martiniere (We Report)      


Alors que le procureur de la République de Lyon doit se prononcer prochainement sur « l’affaire Barbarin » au terme de l’enquête préliminaire, le clergé affiche une unité de façade. Mais en interne, le débat fait rage et des prêtres ne cachent plus leurs désaccords avec la hiérarchie et sa gestion chaotique des scandales de pédophilie.

 

« Désolé, mais mon devoir de réserve ne me permet pas de répondre à vos interrogations. » Le refus est poli, mais clair. Comme beaucoup de ses confrères que nous avons tenté de contacter, ce prêtre du diocèse de Lyon préfère éluder nos questions. Pas un commentaire sur les affaires de pédophilie qui ont secoué l’Église de France depuis plus de six mois. La loyauté envers l’évêque passe avant tout, et le linge sale se lave en famille. Voilà pour les apparences.

En coulisses, le diocèse de Lyon traverse depuis le mois de janvier une période de fortes turbulences. Certains prêtres n’épargnent plus de leurs critiques le cardinal Barbarin, visé par plusieurs plaintes pour non-dénonciation de crime et de mise en danger de la vie d’autrui pour ne pas avoir signalé des prêtres abuseurs. Partout en France, une partie du clergé remet en question les mesures prises par la hiérarchie ecclésiale, et réclame une plus grande transparence de l’institution. Signe qu’un long chemin reste à parcourir, la plupart de ces prêtres ont choisi de conserver leur anonymat. « L'ambiance au sein du clergé est délétère », confie l'un d'entre eux pour justifier son choix. Même en plein doute sur elle-même, l’Église n’aime pas trop les têtes qui dépassent.

À Lyon, le premier redressement notable a eu lieu le 19 mars, le samedi des Rameaux. Quelques jours plus tôt, le mardi 15 mars, le cardinal Philippe Barbarin a livré une conférence de presse désastreuse, en marge de la Conférence des évêques de France (CEF), rassemblée à Lourdes. Mis en cause dans l’affaire Preynat, ce prêtre qui a abusé des dizaines de scouts (68 d'après La Parole libérée) de Saint-Luc de 1986 à 1991, le primat des Gaules assure d’abord n’avoir « jamais couvert le moindre acte de pédophilie », avant d’improviser un « Dieu merci, les faits sont prescrits ». Malgré les explications ultérieures du cardinal, la phrase siffle encore aujourd’hui aux oreilles des victimes, qui en font le symbole d’une Église obnubilée par la défense de l’institution.(Le cardinal Philippe Barbarin le 25 mars 2016 © Reuters)

Ce samedi 19 mars, c’est donc un Philippe Barbarin en pleine tempête qui décide de réunir le conseil presbytéral. Ce « Sénat de l’évêque », comme on le nomme parfois, est composé de 44 prêtres élus par l’ensemble des prêtres du diocèse de Lyon. Lors de cette réunion, le cardinal entend faire valider par le conseil un communiqué qu’il vient de rédiger avec son équipe. Mais c’est compter sans la colère des prêtres, en cette veille de semaine sainte. Un par un, près de la moitié des membres du conseil prennent la parole pour mettre en cause la gestion de crise de l’archevêque de Lyon. « Pourquoi faites-vous cela ? », s’interrogent-ils. Pointant « l’absence de stratégie » et « les coups de com’ » de leur responsable, les prêtres font bloc. Une quasi-unanimité contre l’archevêque, rarissime dans ce genre d’organisme. Qui ne laisse d’autre choix à Philippe Barbarin que de lâcher : « Si je comprends bien, vous êtes tous d’accord pour que je ne diffuse pas ce communiqué. » Les prêtres vont même exiger que le cardinal, habitué à improviser ses prises de parole, écrive son homélie pour la messe de Pâques du lendemain, et ne sorte pas de son texte. Pour cette fois, la consigne sera respectée.

Par la suite, chaque rassemblement des prêtres du diocèse a été l’occasion de débats internes intenses. Le 25 avril, Mgr Barbarin rassemble près de 220 prêtres à Écully, dans la banlieue de Lyon, soit environ la moitié des ministres actifs du diocèse. En un mois, de nouveaux abus sexuels commis par d’autres prêtres du diocèse ont été mis au jour (lire nos enquêtes). L’ambiance s’alourdit un peu plus. « Pourquoi vous ferions-nous confiance, alors que vous n’avez pas appliqué les directives de la Conférence des évêques de France de 2002 et 2010 [qui préconisent la dénonciation des prêtres abuseurs par la hiérarchie quand des faits précis sont connus – ndlr] ? », lance l’un des prêtres. Alors qu’à l’extérieur de la salle, quelques prêtres dérapent devant les caméras en mettant en doute la parole des victimes, à l’intérieur, d’autres demandent au cardinal s’il compte démissionner en cas de mise en examen. Dans l’assistance, un autre prêtre se lève pour lire une lettre, dans laquelle il explique avoir été lui-même victime. Pointant « le manque d’écoute », « l’immobilisme » et la « logique défensive » de Philippe Barbarin, le texte est sans ambiguïté : « Notre loyauté même vis-à-vis de l’évêque passe par une prise de parole qui lui dit clairement qu’il fait fausse route. » À l’issue de la réunion, le cardinal Barbarin reconnaît dans un communiqué « des erreurs dans la gestion et la nomination de certains prêtres ».

La dernière passe d’armes en date a lieu le 26 mai, à nouveau lors d’un conseil presbytéral. L’évêché y détaille sa ligne de défense, fondée en partie sur l’hypothèse de la prescription des faits dans l’affaire Preynat, un argument rejeté en appel le 10 juin. L’argumentaire provoque l’agacement de plusieurs prêtres présents, qui reprochent au cardinal de retarder le travail de vérité entamé par l’Église. D’autant que ce conseil survient une semaine après les interviews du pape et du maire de Lyon Gérard Collomb, venus apporter tous deux leur soutien au cardinal. « Vous recommencez avec vos plans de com’ ! », lui lance l’un des clercs. Au sein de l’Église lyonnaise, le recrutement controversé du cabinet de gestion de crise VAE Solis ne passe pas. Pas plus que la mainmise du directeur de cabinet du cardinal, Pierre Durieux, sur la communication du prélat.

Une réforme encore timide

Surtout, les membres du conseil presbytéral estiment ne pas être suffisamment tenus informés des décisions prises par leur évêque. Le 30 juin, le diocèse a fait savoir que quatre prêtres avaient été suspendus pour des faits d’atteintes sexuelles. « On ne nous a pas communiqué les noms des personnes concernées, regrette un membre du conseil. Je comprends que l’on ne déballe pas publiquement les noms de personnes condamnées et qui ont déjà purgé leur peine, mais il faut aussi un minimum de transparence. »

De coup de sang en petite rébellion, un changement de cap commence à être perceptible dans le diocèse. « À Lyon, les conseils de la CEF sont suivis. Il y a un vrai changement d’attitude de la part du cardinal », admet un prêtre du diocèse, pourtant peu tendre avec son supérieur. « Dans son entourage, des personnes comme le vicaire général Yves Baumgarten arrivent à mener un travail remarquable », assure un autre.

Si le cardinal Barbarin concentre l’attention et les critiques, le reste de l’Église de France n’est pas non plus irréprochable aux yeux des ecclésiastiques. Dans les autres diocèses aussi, la grogne monte. À Paris, des membres du clergé s’étonnent de l’absence de procédure canonique dans l’affaire concernant monseigneur Anatrella, ce prêtre de la capitale autoproclamé « spécialiste en psychiatre sociale » avec ses entrées au Vatican, accusé à nouveau d’agressions sexuelles, dix ans après les premiers témoignages. Ailleurs, ce sont des paroissiens engagés qui ont décidé d’agir à la façon des lanceurs d’alerte et d’interpeller les médias. Face à cette double pression, les diocèses, scrutés dans leurs moindres actes, n’ont d’autre choix que de montrer patte blanche. Sur les bords du Rhône, le cardinal Barbarin aura finalement relevé quatre prêtres de leurs fonctions et adopté de nouvelles normes, six mois après le début du scandale. Inexorablement, par peur du scandale ou prise de conscience, une vigilance accrue s’est imposée dans les diocèses et des signalements ont été déposés auprès des procureurs. Certains prêtres ont été écartés de tout contact avec des enfants, voire suspendus, comme dans le cas révélé par Mediapart de Dominique Spina, condamné en 2006 à cinq ans de prison pour le viol d’un lycéen, mais à la tête de sept clochers et responsable de la pastorale des enfants jusqu’en mai 2016, dans le diocèse de Toulouse. Ailleurs, ce sont les autorités judiciaires qui ont dû entrer en action. À Montauban, un autre prêtre du diocèse de Lyon a été écroué après avoir avoué son délit en garde à vue. À Bayonne, le père Sarramagnan vient d’être mis en examen pour faits de pédophilie.

Consciente de ses manquements, l’institution a réagi ces derniers mois afin d’appliquer plus rigoureusement les propres lois de l’Église et son droit canonique en ce qui concerne les crimes et délits. La Conférence des évêques de France a officiellement pris l’engagement de traiter tous les cas, même anciens, ou encore de prendre des mesures conservatoires envers un clerc accusé jusqu’à ce que la justice tranche. Pour y arriver, une cellule permanente de lutte contre la pédophilie (CPLP) a vu le jour pour développer des points d’écoute, se mettre en relation avec les associations de victimes ou encore organiser des formations dans les diocèses. Contacté, Mgr Crépy, désormais à la tête de cette entité après le départ tumultueux de Mgr Lalanne, a longtemps travaillé sur les questions d’affectivité, de chasteté et sur la formation des prêtres autour des questions de pédophilie. L’évêque du Puy-en-Velay comprend le malaise du clergé. « Les affaires d’abus sexuels sont très douloureuses pour l’image des prêtres, alors que certains prêtres sont des éducateurs remarquables, regrette-t-il. Cela dit, il est évident qu’il faut dénoncer les bricolages sur ces affaires, les petits arrangements discrets. Aujourd’hui il y a une prise de conscience sur le besoin de gens compétents et disponibles immédiatement, pour ne pas que cela traîne dans le temps. » Pour l’assister, Ségolaine Moog sera le couteau suisse de cette structure. Un choix apprécié par les courants catholiques progressistes. « Il faut que l’Église se réforme. Elle est en fait étranglée par ses choix structurels. Elle ne peut même plus bien gérer ses diocèses. Pour cela, il faut transférer des responsabilités à des laïcs, comme à Ségolaine Moog », estime Anne Soupa, une des fondatrices de la Conférence catholique des baptisés francophones, un mouvement au slogan évocateur: « Ni partir, ni se taire ».

À l’heure du tout-numérique, l’Église prend également un virage dans la prévention de la pédophilie. Comme en Allemagne, où l’Église est confrontée à des affaires de mœurs depuis 2010, un site internet a été mis en ligne ce jeudi par la Conférence des évêques de France et par la CPLP pour détecter et agir contre la pédophilie. Dotée d’une carte interactive, cette page internet permettra aux victimes de contacter les responsables de 95 diocèses territoriaux ou des congrégations. Une boîte mail a également été créée pour recueillir les témoignages de personnes abusées. « Au 20 juin, nous avons reçu 53 mails que nous avons transmis aux responsables. Une dizaine de jours après, nous les rappelons pour savoir si le contact a été pris avec la victime. Cela fonctionne sur la confiance, il n’y a pas de rapport à faire », détaille Vincent Neymon, le porte-parole adjoint de la CEF. Un bémol tout de même : ces mails sont en fait transférés directement aux évêques ou aux supérieurs des congrégations. La chaîne de responsabilité ne bouge pas d’un iota, et les évêques restent les seuls juges au bout du compte. Une méthode qui n’a pas toujours fait ses preuves au vu des dernières révélations. « Je n’enverrai pas une victime vers eux, car cela reste dans les mains de l’institution. Il faut des structures indépendantes », s’agace un ecclésiastique.

« Cela peut durer dix ans »

Lancées au compte-gouttes, à grand renfort de publicité, une cinquantaine de cellules d’écoute ont été installées dans la moitié des diocèses de France. Une fois encore, les limites du dispositif sont palpables : c’est l’évêque qui doit avoir le premier contact avec la victime, sauf à Montpellier où le diocèse est en partenariat avec des professionnels du CHU, aptes à accueillir les victimes. « La cellule n’est pas indispensable dans tous les diocèses, ce n’est pas la panacée. C’est une configuration ad hoc », reconnaît la CEF. Il en est ainsi dans l’Église : l’évêque restera le patron de son diocèse. L’enjeu désormais est de l’assister dans ses décisions, avec des structures parallèles.

Avec à sa tête le haut fonctionnaire Alain Christnacht, ancien directeur de cabinet de la garde des Sceaux Christiane Taubira, la création de la commission nationale d’expertise indépendante sur la pédophilie dans l’Église a fait grand bruit. Cette entité sera chargée de conseiller les évêques sur les cas de prêtres suspectés ou convaincus d’actes de pédophilie, afin de les éclairer sur les missions pouvant leur être confiées. Mais il ne s’agit que d’une instance consultative, qui se prononcera sur les cas où la justice, civile ou canonique (la justice de l’Église), s’est déjà prononcée. « Plus il y aura de garde-fous, mieux ce sera. Mais c’est à l’évêque de prendre la responsabilité, on ne peut pas le contraindre. Les évêques se sont aperçus qu’ils n’avaient pas été assez vigilants. La commission est là pour l’aider », insiste le porte-parole de la Conférence des évêques de France.

Simultanément, trois grandes villes, Paris, Lyon et Bordeaux, se sont dotées de leur propre commission d’experts au niveau local. Au risque de faire doublon ? Dans la capitale des Gaules, en tout cas, le choix s’est porté sur un magistrat reconnu, Jean-Olivier Viout, procureur général honoraire près la cour d’appel de Lyon, pour gérer ce collège d’experts, avec notamment des professionnels du corps médical, des responsables du diocèse et des parents. Un choix qui redonne de la crédibilité et rassure les prêtres inquiets face à la multiplication de ces cellules.

Ce retard à l’allumage reste difficile à expliquer, alors que des pays voisins ont déjà réglé leurs scandales d’abus sexuels ces dernières années. Surtout, la Conférence des évêques de France et même le Saint-Siège avaient donné des directives précises pour traiter les cas d’abus sexuels. Des propositions avaient été faites à la Conférence des évêques pour se saisir du problème. Stéphane Joulain est l’un des rares prêtres à accepter d’en parler publiquement. Peut-être parce qu’il est installé à Rome. « Dès 2009-2010, on leur a dit : “Pourquoi ne pas prendre en exemple les modèles de la commission Adriaenssens, qui a été mise en place en Belgique, pourquoi ne pas mettre en place une commission nationale en lien avec les ministères de la justice et de l’intérieur, qui gère les cultes ?” », se souvient ce prêtre et thérapeute familial. « Mais cela a été refusé. Ils voulaient renvoyer directement aux évêques diocésains. » La responsabilité collective ne doit surtout pas être engagée. « Il faudrait suivre les trois mesures prises récemment par la Suisse : la création d’une commission neutre et indépendante, l’ouverture des archives et une indemnisation des victimes », rajoute un prêtre rhônalpin. Comme lui, certains attendent des mesures plus radicales. Quand les désabusés espèrent le départ du cardinal Barbarin. « Mais pas tout de suite, sinon il partirait en martyr », ajoute-t-on, prudent.

Le 18 juillet, dans le cadre de l’enquête préliminaire, les avocats des différentes parties ont rendu leurs avis sur le dossier concernant les plaintes pour non-dénonciation et mise en danger de la vie d’autrui visant le cardinal Barbarin et des responsables du diocèse de Lyon. Désormais, les victimes de l’association La Parole libérée guettent la décision du procureur de la République, Marc Cimamonti (demande d’actes supplémentaires, classement sans suite, ouverture d’une information judiciaire ou renvoi direct devant le tribunal). Quelle qu’en soit l’issue, la crise reste encore devant l’Église et les témoignages continuent d’émerger de toute la France. Face à la lourdeur de la tâche qui s’annonce pour réformer l’institution, le théologien Hendro Munsterman invite à prendre de la hauteur : « Il faut écouter les victimes et faire avancer la recherche dans ce domaine. Quand l’Église ou une autre institution est touchée par un scandale de pédophilie, et qu’il y a une omerta, cela dure dix ans en moyenne. » Après un semestre éprouvant, l'Église est-elle prête pour cette course de fond ?