Traduction d'un extrait du livre  Italien "Lussuria" (Luxure) (extrait concernant le Cardinal Barbarin)

Le journaliste italien Emiliano Fittipladi enquête et se plaint d’un système
qui couvre et protège les pédophiles dans l'Église catholique.


21 janvier 2017

De nouvelles révélations sur le scandale des prêtres pédophiles

Trois éléments clefs pour comprendre les révélations annoncées par Emiliano Fittipaldi à l’occasion de la sortie de son prochain livre, "Lussuria" ("Luxure", en français).

 

Première mention dans le Prologue.

Page 13 : « Ici est reçu avec tous les honneurs aussi Philippe Barbarin, cardinal français qui a admis avoir cru à la bonne foi d’un de ses prêtres obsédé par les mineurs qui lui avait juré de « ne plus le faire » : Barbarin l’a laissé en paroisse pendant sept ans, lui confiant des charges sans jamais le dénoncer. »

 

 

 

L’autre passage est dans le chapitre « Les Intouchables » page 100 à 106.

Page 100 : « Deux autres cas indiquent comment la tolérance zéro contre ceux qui ont protégé les monstres est une formule journalistique dont on a abusé. Ce sont ceux qui ont investi soutenu le puissant cardinal français Philippe Barbarin, archevêque de Lyon et primat des Gaules, et son collègue belge Godfried Danneels. L’un et l’autre sont très proches du pape, et ses hommes d’une grande confiance. ‘‘ Le prêtre célébrait là, abusait de dizaines d’enfants. Je me rappelle l’odeur de la sueur, du contact avec les vêtements, je me rappelle ses mains sur moi, sous ma chemise, qui me serraient contre lui,’’ murmure Bertrand Virieux. Il était scout et il avait dix ans quand le père Bernard Preyant avait décidé

qu’il serait un de ses amants. Il en avait tellement selon les enquêtes en cours à Lyon. Pierre-Emmanuel Germain-Thill : ‘‘Ce qui me choque le plus c’est qu’il cherchait à m’embrasser avec la langue. Il me caressait, je ne réussissais pas à l’éviter. Je voulais m’échapper mais dans le même temps j’étais bloqué. J’avais peur que personne ne me croie.’’ Mêmes souvenirs, et mêmes justifications pour le silence de trente ans de Didier Burdet. ‘‘Il me bloquait en me mettant une jambe derrière moi et il se frottait contre mon corps. Il me disait : ‘Dis-moi que tu m’aimes. Tu es mon enfant, c’est un secret entre nous deux et il ne faut pas le dire’. »

Un secret resté caché dans le cœur de tant d’enfants pendant des décennies. Jusqu’à ce qu’un des scouts, en 2014, voie la photo du prêtre entouré de garçons sur la page d’un quotidien, n’en croyant pas ses yeux tellement il était surpris. Je pensais que l’ogre était mort depuis longtemps. En fait, Preynat célébrait encore la messe et il était toujours au contact d’enfants et d’adolescents. ‘‘C’est seulement à ce moment que nous avons réussi à libérer la parole et à révéler les faits’’ a dit un autre survivant qui a lancé l’enquête en dénonçant le prêtre, ‘‘de façon à ne pas laisser la place pour qui aurait voulu minimiser ce qui était arrivé. Mes parents ont écrit une lettre recommandée en 1991 à l’archidiocèse de Lyon. Elle n’a servi à rien.’’ Déjà : la suspension du prêtre (qui a toujours reconnu ses péchés quand il a été interrogé par ses supérieurs) n’a même pas duré six mois, puis Preynat a repris du service dans d’autres paroisses de la région. ‘‘ J’en veux au système de l’Eglise’’ conclut Burdet, ‘‘ avec tout ce qu’ils savaient. Ils l’ont tous laissé faire. Le vicaire d’hier, et celui d’aujourd’hui.’’

Barbarin, précisément. Ce n’est pas n’importe quel prélat. Mais un très grand fidèle de François, le cardinal le plus en vue de la communauté transalpine. Charismatique et médiatique, il est célèbre pour ses positions intransigeantes sur le mariage gay et sur les unions civiles (‘‘Le parlement doit s’occuper de trouver du travail, de la sécurité, de la santé, de la paix, mais il n’est pas le Père éternel !’’ a-t-il hurlé avec le projet de

Loi pour le ‘‘mariage pour tous’’ voulu voulue par le gouvernement socialiste de François Hollande puis approuvé approuvée en 2014), et sur la famille traditionnelle, l’unique qui peut protéger ‘‘le bien-être des enfants’’. C’est ce qui serait mis en danger par les réformes libertaires qui risquent de conduire ‘‘à des unions formées de trois ou quatre personnes, et à la fin de l’interdit de l’inceste’’.

Si Barbarin a perdu la bataille contre le ‘‘mariage pour tous’’, l’affaire Preynat a détruit sa réputation. En mars 2016 le procureur de sa ville a ouvert une enquête ‘‘préliminaire’’ sur lui et son diocèse. L’hypothèse du délit : ‘‘Manquement au signalement Non-dénonciation d’un crime et mise en danger de la vie d’autrui’’. Barbarin est accusé par les victimes d’avoir tourné la tête de l’autre côté quand, en 2007, il a connu le comportement de son prêtre dans le passé. Le maniaque est resté effectivement pour encore sept autres années à son poste, avant d’être transféré en hâte après une nouvelle dénonciation et le risque d’une enquête pénale.

Quand le scandale a éclaté au début 2016, Barbarin a admis à l’improviste dans une interview au quotidien catholique ‘‘La Croix’’ qu’il connaissait bien le passé du pédophile. Depuis des années. Et qu’il n’avait rien fait pour l’éloigner des enfants et du sacerdoce. ‘‘ Une personne qui a grandi à Sainte-Foy-lès-Lyon (la cité où les victimes rencontraient leur bourreau), on m’a parlé de ce que faisait le père Preynat avant 1991. C’était en 2007-2008. J’ai alors pris un rendez-vous avec lui pour lui demander si, après 1991, il était arrivé la moindre chose dans ce sens. Il m’a assuré : ‘Absolument rien, j’ai été complètement secoué par ce qui est arrivé.’… Je l’ai cru. Il ne niait pas, au contraire, il a tout admis tout de suite pour 1991… J’ai consulté un spécialiste, qui m’a expliqué que les auteurs de ces faits restaient dans le déni. Ensuite, j’ai vérifié qu’on n’avait pas reçu de réclamations ni de suspicions. » Comment se peut-il que le cardinal n’aie pas déclenché immédiatement une procédure canonique ou dénoncé le prêtre à la justice ? Barbarin répond

Aussitôt : ‘‘ Quand je suis arrivé à Lyon [en 2002] je ne savais rien. Quand j’ai découvert les faits, il n’y avait pas de plaintes. Les faits étaient prescrits d’un point de vue canonique. Le cardinal Decourtray, évêque de Lyon de 1981 à 1994, avait redonné au père Preynat sa confiance et le ministère après l’avoir suspendu pour six mois. Ensuite il n’est rien arrivé : le cardinal Billé [successeur de Decourtray], qui l’a retiré de la paroisse en 1999, l’a nommé à Cours-la-Ville dans l’absence de nouvelles plaintes. Je n’ai pas discuté ce

choix, consultant plusieurs personnes avant de le nommer en 2011. C’est en 2014 que j’ai reçu pour la première fois une victime [Alexandre Dussot lui a parlé des rassemblements scouts des années 80 qui se terminaient de façon scabreuse au premier étage de l’église de Sainte-Foy] qui est venu me raconter les faits aujourd’hui prescrits : j’ai écrit à Rome qui m’a conseillé de le suspendre de ses fonctions bien que les faits se soient déroulés vingt-quatre ans plus tôt. C’est ce que j’ai fait. Je peux dire qu’en tant qu’évêque chaque fois qu’on m’a signalé un abus, j’ai suspendu le prêtre et avisé la justice ; c’est arrivé en 2007 et en 2014. Avec le père Preynat la situation était très différente, parce qu’il s’agissait de faits anciens pour lesquels il n’y avait jamais eu de dénonciation ni d’indices de récidive. Ma préoccupation unique a toujours été celle de garantir qu’aucun mal n’ait été commis’’.

Les explications de Barbarin datent de février 2016 mais n’ont pas apaisé de fait la colère des victimes. En fait pas du tout. Ils confirment que, bien que le cardinal ait été au courant des agressions sexuelles de Preynat depuis 2007, il n’avait rien fait pour le punir. Au contraire, en 2011 il l’avait promu, en le nommant responsable de six paroisses, et en le laissant encore au contact d’enfants. Une folie : si le cardinal et l’Eglise répètent  ne pas avoir eu de dénonciations sur des faits récents, il est établi que les petits, avant de reconnaître pour eux et devant les autres les assiduités sexuelles d’un adulte et d’avoir le courage de les raconter publiquement, peuvent mettre parfois plusieurs décennies.

Malgré cela, Barbarin fait un acte de foi et de miséricorde qui ressemble à un jeu de hasard sur la peau des innocents. Comme l’explique un communiqué du diocèse de Lyon de mars 2016, ‘‘convaincu que le prêtre avait rompu avec le passé, il a été renouvelé dans la mission que lui avaient donnée les prédécesseurs’’ du cardinal. ‘‘Je renouvelle mon soutien aux victimes et à leurs familles, je revendique d’avoir agi avec une extrême responsabilité. Jamais, jamais, je n’ai couvert un quelconque acte de pédophilie. Quand, en 1991, le prêtre a été muté dans une ature autre paroisse, je n’étais pas archevêque. Et à l’époque il ne faut pas oublier qu’il y avait une autre mentalité par rapport à la pédophilie.’’ Mentalité que Barbarin semble avoir conservé conservée jusqu’il y a peu, quand, à la suite des scandales en chaîne à l’intérieur de l’Eglise, il a dit que sur ce thème ‘‘on joue au pompier pyromane : il y aurait plutôt besoin d’agir contre la vague de pornographie qui se voit de partout’’.

En mars 2016, au contraire, le procureur de Lyon décide de voir clair dans l’affaire Preynat, en cherchant à comprendre si le prédateur avait pu jouir réellement d’une couverture et d’une protection. L’enquête préliminaire est ouverte après le témoignage sous serment d’un ‘‘haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur’’, écrit ‘‘Le Figaro’’, qui a été violenté enfant pendant trois ans par une autre prêtre de l’Eglise de la cité : c’est lui qui dénonce Barbarin pour ‘‘omission de signalement’’ ‘‘non dénonciation’’et ‘‘mise en danger de la vie d’autrui’’. Ce sont des jours difficiles pour la pourpre.

 

Quand le premier ministre Manuel Valls lui demande indirectement la démission, en précisant que ‘‘si le débat avait concerné le président directeur d’une école nous aurions été implacables. Un homme d’église, un cardinal, le primat des Gaules a une influence morale et intellectuelle, il exerce une responsabilité dans notre société : il doit comprendre la douleur des victimes. Il doit assumer ses responsabilités’’. Le Vatican décide de le défendre – comme c’est déjà arrivé avec Pell, Erràzuriz et les autres prélats – avec acharnement : ‘‘Un tribunal français a récemment ouvert une enquête, il est opportun d’attendre les résultats.

Vu son sens des responsabilités, nous devons montrer notre gratitude et notre respect pour le cardinal Barbarin’’ dit la note de la Salle de Presse.

Le premier août 2016, après des nouvelles révélations embarrassantes (‘’Le Parisien’’ écrit qu’en 2013 le diocèse de Barbarin a promu aussi un autre prêtre condamné à 18 mois de prison avec sursis pour quelques agressions sexuelles sur des filles majeures qui vivaient dans une maison d’étudiants dont il était responsable) et interrogatoires en chaîne du cardinal et de son entourage, les juges au pénal archivent le dossier.

Les magistrats ont confirmé que Barbarin avait été au courant des violences de Preynat au moins en 2007 et ils ont redit que, malgré les informations reçues, il l’avait muté dans un couvent de sœurs seulement en 2015 à la suite de l’ouverture de l’enquête officielle, mais les accusations des six ex-scouts pour « non dénonciation » n’ont pas été formalisées : l’éventuel délit serait en fait prescrit et un procès serait donc inutile.

Pour les délits non prescrits, ceux après 2014, selon le procureur, il manque les indices suffisants pour démontrer que le cardinal avait eu la ‘‘volonté’’ ou ‘‘pour le moins la conscience de faire obstacle au cours de la justice’’. Les juges mettent en évidence que c’est seulement au cours du mois de juillet de l’année, après un email et une rencontre avec la victime Dussot, qu’on a la certitude que le prélat ait été ‘‘clairement’’ au courant des nouveaux épisodes, des noms et des circonstances imputables au pédophile. Grâce aux

papiers du procureur, nous savons que Barbarin, après la rencontre avec le survivant qui lui demandait comment le maniaque pouvait être encore dans le circuit, il a demandé au Vatican de quelle façon il fallait agir. La Congrégation pour la doctrine de la foi lui a répondu rapidement le 3 février 2015 sous la signature du secrétaire Luis-Francisco Ladaria : ‘‘Après avoir étudié attentivement le cas du prêtre de votre diocèse Bernard Preynat’’, on lit dans la lettre, ‘‘nous recommandons de prescrire les mesures disciplinaires adéquates en évitant

cependant un scandale. Dans de telles circonstances on ne peut pas lui confier un autre ministère pastoral qui comporterait un contact avec des mineurs’’. Pour ‘‘éviter le scandale’’ l’interdiction tombera le premier septembre 2015. Huit ans après que Barbarin ait su de l’accusé l’aveu des perversions sexuelles sur une quarantaine de petits garçons, décidant de le laisser libre et de ne pas le dénoncer ni à la Congrégation ni à la police. Pour le cardinal tout s’est bien passé. Et aussi parce que François ne l’a jamais laissé

seul. ‘‘Il ne doit pas démissionner maintenant, ce serait un contresens, une imprudence. On verra après la fin du procès. Maintenant ça serait se reconnaître coupable’’ disait le pape en mai, oubliant que dans des cas semblables nettement moins délicats il avait défénestré l’évêque ensableur sans même une controverse pénale. ‘‘Je crois que le cardinal Barbarin a bien pris les choses en main. Il est courageux, créatif, missionnaire. Pour les agressions sexuelles ? De toute façon il ne peut pas y avoir prescription. Avec cet abus un prêtre qui a la vocation de conduire un enfant vers Dieu le détruit. Il répand le mal. Le ressentiment. La douleur. La tolérance doit être zéro.’’ Pendant que nous écrivons Barbarin est encore le prélat français le plus influent. Le prêtre pédophile vit dans un couvent, dans l’attente que le procès sur ses méfaits signe son destin. Les six ex-scouts continuent à demander justice.