L'avis d'une philosophe


 

1. Le devoir de penser comme seul rempart possible contre la banalisation du Mal

 

Au-delà des questions habituelles du :

 

Pourquoi les victimes parlent elles  maintenant ?

 

Quel est le but de se réunir en association ?

 

Quelles actions faut-il mener pour quelles finalités ?

 

Comment  venir en aide aux victimes ?

 

Il nous a semblé nécessaire de réfléchir à l'aspect proprement philosophique de cette tragique histoire.

 

La philosophie va s’intéresser à ce que cette histoire dit, ce qu'elle révèle de l’Homme en tant qu'il est un être doué de conscience, capable de distinguer LE BIEN DU MAL.

 

Il s'agit donc de penser cette affaire sous UN ANGLE MORAL.

 

La situation de départ paraît simple.

 

Voilà un homme qui fait autorité, l’autorité de celui qui conduit, qui éduque qui accompagne et qui use et abuse de de cette autorité.

 

Cet homme se sent manifestement au-dessus de toute moralité, s’arrangeant avec sa conscience comme le montre ses propres aveux puisqu' il estime que, dans la balance, l'addition de ses vertus vaut plus que celle de ses vices : "quelques petits égarements... rien de plus"… Et il le promet il va se reprendre...

 

Que penser de cette situation ?

 

Clairement il banalise le mal "ce n’est pas si grave..."

 

Et on banalise le mal chaque fois que nos actions portent la marque de la contradiction : être éducateur et piétiner l'enfance c’est de la contradiction non ?

 

Ainsi acceptant et s’arrangeant pitoyablement avec cela, on perd de vue que l’exigence proprement humaine telle que la philosophie la pose est la vérité.

 

Evidemment que c'est GRAVE car il y a des victimes en souffrance écrasées par le poids de leur propre douleur et des silences.

 

Des victimes qui ne sont pas des anonymes, des numéros mais bien des êtres faits comme vous de chair et de sang, des êtres libres mais entravés dans leur existence quotidienne par les conséquences de ce qu'ils ont subi durant leur enfance.

 

Finalement est-ce si grave de s'en prendre à quelques individus ?

 

"Ceux-ci sont perdus mais il y en a tant d'autres... et en plus il n' y'a quand même pas mort d'homme"

 

Voilà comment le cynique réagit.

 

Dérangé dans son conformisme, il préfère utiliser l'arme du mépris de la banalisation oubliant que si effectivement il n'y a pas mort d'homme (ou en tout cas meurtres d'hommes), ici il y a dégradation d'êtres humains.

 

Il faut donc au contraire stigmatiser l'HORREUR de la pédophilie parce que l'enfant est un homme, mais un homme immature psychologiquement et juridiquement et que pour grandir, il a besoin d'être protégé et porté par un regard bienveillant.

 

Si on  élargit  notre prisme de réflexion

 

ON voit autour de ces enfants que tout ou tous semble(nt) s'être organisé(s), peut-être sans se concerter, pour que le SECRET soit bien gardé.

 

De la même manière que l´aiguille de la montre ne demande pas si elle doit avancer ou non, la mécanique bien huilée a tourné sans faille jusqu' a la première étincelle…

 

Chacun à son niveau devait avoir le sentiment d'avoir fait son travail et peut être même ressentir une certaine fierté de ne pas donner dans le "ragot". Ne rien dire ou nier c’était être du bon côté.

 

Seulement il y a eu des "étincelles", "des lanceurs d’alerte". Ils ont parlé, ils étaient seuls et ils le sont restés...

 

Ici on assiste à quelque chose de SÉRIEUX, TRÈS SÉRIEUX : comme le fait dire Varlam Chalamov à l'un de ses personnages dans récits de la kolima : "j’ai vu ce que l’Homme ne doit ni voir, ni savoir : le mal"

 

Mais quand on a vu et su, ne rien faire et ne rien dire, ce n ´est plus seulement la banalisation du mal qui s’exprime dans le "ce n'est pas si grave que cela", c’est le Mal lui-même

 

Vouloir la vérité c’est garder les yeux ouverts même quand cela brûle...

 

Qu'est-ce que le Mal ?

 

L´indicible, ce qui ne se dit pas l'innommable, ce qui n'a pas de nom, l'insensé ce qui est proprement absurde.

 

Laisser mourir l'étincelle, museler les lanceurs d’alertes, fermer les yeux : voilà le Mal.

 

Le Mal n'est pas un dégât collatéral de notre humanité au sens nous pourrions dire que c'est comme cela, nous sommes Hommes donc nous faisons du mal.

 

Non : le Mal est l'objet d'un CHOIX (dans lequel le sujet se nie lui-même en tant qu'être libre).

 

Aussi absurde que cela puisse paraitre, tous ces hommes ont à un moment donné choisi le mal. Ils ont cautionné, excusé, minimisé, caché, manipulé, isolé, promis, menti...

 

Le mal est choix et on ne saura pas pourquoi ce choix… Par nature le Mal est sans raison et c'est pour cela que c'est le Mal.

 

Il n’y a pas de nécessité du Mal. Ce choix ne s'est pas imposé à ces Hommes. Ils sont donc immensément RESPONSABLES. Moralement et humainement RESPONSABLES.

 

Face à cela il n'y a qu'une chose à opposer : LA PENSÉE.

 

Il faut continuer à penser, il faut continuer à vouloir bousculer les systèmes et les pressions, celles des familles quand elles excluent, celles de la société quand elle juge et moque, celles des institutions quand elles enferment, isolent et culpabilisent.

 

Penser CONTRE, dire NON mais ENSEMBLE pour contribuer à une humanité restaurée dans sa dignité et consciente de sa liberté.

 

Cette action est donc du point de vue philosophique un appel au SURVIVALISME INTELLECTUEL, au devoir de penser qui reste le seul rempart possible contre la banalisation du Mal.

 

Laetitia Sevain