L'Association "Innocence en Danger"


 

Deux textes de Mme Homayra SELLIER vous sont proposés ci-dessous.

Découvrez cette association en vous rendant sur le site http://www.innocenceendanger.org/

 


Le mot de Madame Homayra SELLIER,

Présidente de l’association « Innocence en Danger »

 

En tant que présidente et fondatrice d'Innocence en Danger, organisation internationale de protection et défense des mineurs contre toutes formes de violences notamment sexuelles et au nom de notre mouvement à travers le monde (France, Suisse, Allemagne; Autriche, Angleterre; Etats-Unis, Colombie) je soutiens l'action de l'association "La Parole Libérée" et son fondateur Mr François DEVAUX pour l'imprescriptibilité des violences sexuelles sur mineurs.

Pour avoir accompagné la parole et témoignages des victimes de l'église catholique aux Etats Unis, et contribué au rapport remis à L'ONU sur le sujet; il est tout à fait naturel que le courage de Mr DEVAUX soit salué et soutenu avec la plus grande fermeté.

Son action au-delà de cette affaire, est un message très fort et très attendu ainsi qu'un immense réconfort pour d'autres victimes en France et ailleurs.

J'ai pris contact avec des personnes au sein du Vatican; qui vont suivre cette affaire de prés et qui nous ont assuré de leur soutien.

Innocence en Danger s'est constituée partie civile dans cette affaire, dans le but de soutenir les victimes du Diocèse de Lyon et les accompagner dans leurs démarches avec conviction; solidarité et détermination.

Le monde a changé; le regard de la société à l'égard de ces actes aussi.

Il n'est plus tolérable de savoir que des institutions quelle qu'elles soient; ferment les yeux sur ces crimes et protègent les violeurs d'enfants; le corporatisme au point de couvrir des crimes n'est plus possible.

En France, comme ailleurs (Angleterre; Autriche, Australie; Etats-Unis, la Suisse, l'Allemagne, l'Ecosse..) des révélations prouvent que le silence se brise peu à peu et que nos citoyens n'acceptent plus que les auteurs ne soient pas jugés.

Le code Napoléon date, il a plus de 100 ans, et a besoin d'évoluer pour correspondre aux études et recherches sur la mémoire traumatique et l'impact dévastateur des violences sexuelles; revoir la loi sur la prescription, pour la rendre imprescriptible ne fera que répondre aux attentes des français; des millions de victimes et leurs entourages.

En 2005, la mission d’information ayant donné naissance au rapport Estrosi, recommande : « Conserver le caractère exceptionnel de l’imprescriptibilité en droit français, réservée aux crimes contre l’humanité. »

Puisqu’il est ici question de crime contre l’humanité, en référence à l’Holocauste et notamment aux écrits d’Imre KERTESZ, survivant d’Auschwitz, Prix Nobel de littérature. Dans son dernier essai « L’Holocauste comme culture », Imre KERTESZ souligne :

« La non-assimilation du vécu, voire parfois l’impossibilité de l’assimiler constitue, je crois, le vécu caractéristique et incomparable du XXe siècle ».

Or ne peut-on pas dire que la non-assimilation du vécu, voire souvent l’impossibilité de l’assimiler constitue le vécu caractéristique et incomparable de toute victime d’inceste/viols au cours des siècles.

Ne peut-on pas faire un parallèle justifié avec les viols commis par des hommes de l'église, que nous appelons "mon père"; homme de l'église qui sont pour l'enfant; au-dessus de tout soupçons de faire mal  ?

Les pays qui ont opté pour l'imprescriptibilité des violences sexuelles contre mineurs:

Le Canada a éprouvé les bienfaits de l’imprescriptibilité et considère cette loi comme une avancée sans jamais la remettre en question.

La Grande-Bretagne, elle, a admis l’imprescriptibilité de tous les crimes sur la personne. 

Cette nation est restée tête haute à l’issue de la seconde Guerre Mondiale.

La Suisse vient, elle, de déclarer l’imprescriptibilité des violences sexuelles sur mineurs.

(je n'utilise pas le mot "abus" sexuels, car, comme le dit de Dr Gerard LOPEZ, ce mot est utilisé pour parler d'abus d'alcool: un peu ça va mais il ne faut pas en abuser, or dans ce cadre, il n'est pas question de quantité).

Tous les experts, psychologues et chercheurs de la mémoire traumatique, sont unanimes.

L’amnésie ou le déni est la seule réponse de survie à l’horreur des violences sexuelles.

Ce refoulement dans l’inconscient se prolonge chez un grand nombre de victimes jusqu’à un âge avancé, conduisant au-delà du délai de prescription…

Quel que soit le moment où survient la dénonciation de ce vécu, dire la vérité sera toujours synonyme de délivrance.

Savoir qu’il y a une Justice, sans prescription, est donc capital.

En effet, comment concevoir qu’un crime qui laisse des séquelles à vie sur la victime, demeure impuni parce que la plainte survient au-delà du délai de prescription ?

Comment peut-on imaginer que la société et les institutions considèrent que le temps a effacé et réparé le préjudice ?

C’est renvoyer la victime une seconde fois au silence et à l’oubli. C’est la condamner au néant.

Alors que l’agresseur, lui, peut tourner la page; recommencer dans un sentiment d'impunité qui met en danger d'autres vies innocentes.

On sait que les violeurs de mineurs sévissent à chaque fois que cela leurs est permis.

 

Dr Muriel SALMONA (psychiatre et psycho-traumatologue) :

« La sidération entraîne un tsunami émotionnel, il y a une disjonction, une dissociation entre l'émotion et tout ce qui est le cerveau. Il y a aussi une déconnexion du circuit de la mémoire qui va entraîner d'un côté des amnésies ou des troubles de la mémoire qui sont importants puisque jusqu'à 40% des victimes peuvent avoir une amnésie traumatique dans le cadre de violences sexuelles dans l'enfance et 60% peuvent avoir des périodes d'amnésie. Et de l'autre côté, il peut y avoir une mémoire traumatique qui, elle, est déconnectée de tout le circuit de la mémoire habituel.

On peut donc d'un côté avoir une amnésie et de l'autre avoir une mémoire incontrôlée, ce que l'on appelle la mémoire traumatique où par moments, vont remonter des flashs, des cauchemars, des sensations, des émotions, des douleurs, des éléments, des moments du viol qui vont faire revivre plein de terreurs, d'émotions énormes...

Parfois on peut avoir des flashs car on peut voir une personne qui ressemble au violeur de son enfance, cela peut provenir d'un endroit où le viol s'est produit, il peut s'agir d'une date anniversaire, cela peut arriver après une anesthésie, ou dans le cadre d'une prise en charge qui permet de travailler sur ce qui s'est passé, ce qui s'est produit... »

 

Propos recueillis de Victor KHAGAN, auteur, ayant été victime de viols commis par un homme de l'Eglise :

« Pourquoi les enfants victime de la pédocriminalité dans l’Eglise ne parlent pas ? Les pédocriminels  -  souvent définis comme « pédophiles » = qui aiment les enfants = perversité du double langage  -  régnants dans l’Eglise comme partout ailleurs, perpètrent leur crime dans l’une des stratégies qui définissent le viol : celle d’agir par surprise. L’enfant pré-pubère ne peut deviner la manœuvre. Être pré-pubère signifie que vie sexuelle lui est étrangère, malgré une connaissance culturelle confuse du fait. Il est donc pris par surprise et il en reste sidéré, ce qui signifie qu’il est incapable de réagir mais que, en plus, vont immédiatement s’installer en lui une distorsion cognitive et une mémoire traumatique.

Que le criminel ait pu intellectualiser ou non ce phénomène global, il connait néanmoins, intuitivement, le résultat obtenu et c’est ce qu’il recherche. Un peu comme un éducateur qui utiliserait la terreur de la violence physique ou de sa menace. L’enfant restera donc dans la sidération et dans la honte, une distorsion cognitive très fréquente dans ces circonstances.

Il faudra un déclencheur qui vienne de l’extérieur pour libérer sa parole : mots, attitudes, incidents qui désamorceraient le verrouillage. La plupart des enfants dont l’innocence a ainsi été abusée ne se laissent plus faire par d’autres violeurs mais ils sont souvent à nouveau agressés par le premier prédateur qui a conquis un terrible pouvoir sur eux. Ces enfants plongent alors chaque fois davantage dans la soumission morbide et dans le silence car ils auront eu l’occasion de « jouir mécaniquement » ce qui les rend, à leurs yeux, complices, coupables et damnés. »

(Victor KHAGAN, pour IED, janvier 2016)

 

En 2008, la Franco-Suisse Christine BUSSAT, fondatrice de l’association "Marche Blanche", - par le biais d’une initiative populaire qu'Innocence en Danger Suisse a soutenue – a pu faire ajouter un nouvel article à la constitution fédérale en Suisse.

Art. 123b (nouveau) « Imprescriptibilité de l'action pénale et de la peine pour les auteurs d'actes d'ordre sexuel ou pornographique sur des enfants impubères ».

Le peuple s’est prononcé et a accepté ce texte. Les personnes ayant été abusées avant l’âge de 12 ans, et qui n’avaient pas atteint l’âge de 33 ans en 2008 (41 ans aujourd’hui), ne sont plus confrontées à la prescription. Motivée par les récits de plus en plus nombreux de victimes de prêtres pédophiles (entre autres), il devenait inconcevable qu’une victime ne soit pas reconnue dans sa souffrance. En dehors de l’amalgame avec le « crime contre l’humanité », aucun argument ne s’opposait à l’abandon de la prescription. Pas même le manque de preuves. Car il est évident que le temps laisse émerger les preuves sous forme de témoignages ; d’autres victimes viendront légitimer les plaintes des premiers courageux. Pour l’enfant victime d’un prêtre, il est longtemps impossible de concevoir qu’un homme de « Dieu » puisse aller à l’encontre de la morale ; ce que l’agresseur lui inflige est donc normal. Le temps qui s’écoulera aura parfois raison de cette fausse idée. La prescription va donc à l’encontre du bon sens et  doit d’être abolie. L’exemple de la Suisse, Pays des Droits de l’homme et reconnu pour son respect des conventions, démontre que la France ne pourra, en aucun cas, émettre des arguments suffisamment pertinents qui pourraient aller à l’encontre de l’abandon de la prescription. 

 

(Chronologie : https://www.admin.ch/ch/f/pore/vi/vis329.html)

 

 

Homayra SELLIER


 

Vers une imprescriptibilité du délai lié aux délits et crimes sexuels commis sur les enfants

 

 

Il est établi que de nombreuses victimes subissant des violences sexuelles durant leur enfance ne  portent plainte que très tardivement, souvent après le délai de prescription. Bien que ce délai ait été allongé de 10 à 20 ans après la majorité depuis la loi Perben II du 09 mars 2004. Il n’en demeure pas moins, qu’il ne semble pas répondre au temps nécessaire pour que la parole des victimes se libère et puissent porter plainte du préjudice subi.

Nous sommes en droit de nous interroger et comprendre pourquoi un si long silence ? Pourquoi tant de victimes se manifestent-elles bien souvent après le délai de prescription, vivant alors l’irrecevabilité de leur plainte comme une profonde injustice.

 

Selon Muriel Salmona, psychiatre et spécialiste des violences sexuelles, nombreux de ses patients sont dans ce cas. Elle nous livre ses explications en deux phases :

- En tout premier lieu,  des raisons, qui peuvent être très simples à comprendre et sont imputées à la peur, la honte, la pression de l’entourage ou le fait de ne pas être cru.

- Mais il y a aussi une explication sur le plan médical : Une majorité de victimes souffrent d’amnésies traumatiques (partielle ou totale) qui empêchent tout souvenir de resurgir, jusqu’à ce qu’ils puissent réapparaître brutalement de façon incontrôlée. D’après l’AIVI (Association internationale de lutte contre l’inceste), 4 millions d’enfants en France ont été victimes d’inceste, et toujours selon cette même association qui a mené une étude en 2010, une majorité de victimes attendent en moyenne 16 ans pour dénoncer les faits, et 22% le font 25 ans après les faits et sont se confrontent à l’imprescriptibilité.

 

Ces chiffres, sont corroborés par deux grandes études menés par William en 1994, dont les résultats ont démontré que pour 38% des victimes, il leur a fallu 17 ans en moyenne pour se souvenir des faits. Alors qu’une autre étude, menée en 1993 par Bièvre, révèle elle, que 59% des victimes ayant subi des violences sexuelles seront amnésiques sur une période plus ou moins longue.

 

Pour que chaque victime ait le droit à un procès, dans l’intérêt de sa reconstruction et de son équilibre futur, Innocence en Danger, Mouvement mondial de lutte contre les violences sexuelles dans le monde, demandons la fin de l’imprescriptibilité dans le cadre de violences sexuelles aggravées, viols et inceste commis sur des enfants.  De nombreux pays aujourd’hui ont mis fin à  l’imprescriptibilité, la France doit elle aussi prendre de nouvelles dispositions, face à un fléau sanitaire qui se chiffre en millions de vies.

 

Homayra SELLIER